lundi 8 août 2016

Quelques paradoxes du système éducatif guinéen: les écoles et les Universités privées



Comme nous l’avons déjà souligné, notre objectif dans cette rubrique n’est pas de critiquer seulement pour critiquer, en caricaturant ainsi  les réalités de la Guinée, où se passent de très bonnes choses. Or, notre Pays est aussi miné par plusieurs contradictions et des paradoxes négatifs.

Le paradoxe des Ecoles

Rappelons-nous d’abord qu’un système est avant tout un ensemble compose d’éléments interdépendants entre lesquels il y a une cohérence et une harmonie. Or, le système éducatif guinéen, à multiples vitesses, mal cordonné par le Ministère en charge, apparait très hétérogène. Son mode de fonctionnement est très cacophonique, dans la mesure où il est composé d’écoles et d’universités de qualités différentes. Dans la plupart des Pays du monde, même de tradition plus libérale, les écoles publiques sont toujours plus nombreuses. Or, en Guinée, un Pays qui a été socialiste jusqu’en 1984, les écoles privées sont presque deux fois plus nombreuses que les établissements publics, surtout dans les grandes agglomérations, telles que Conakry. Cela engendre des inégalités scolaires criantes, tout en contribuant à la dégradation de la qualité de l’enseignement, dans la mesure où la majeure partie des fondateurs n’ont ni l’expertise ni la déontologie nécessaire pour fournir une meilleure offre scolaire. Le plus souvent, c’est le profit qui l’emporte sur les préoccupations éducatives : nous avons d’ailleurs observé une affiche très emblématique, promettant aux étudiants des formations allant de la maternelle jusqu’au doctorat. 

Le paradoxe des Universités

 Il y a incontestablement, en Guinée, plus d’Universités privées que d’établissements d’enseignement supérieur public, avec des niveaux et des modes de fonctionnement complètement différents. Or, nous savons que la plupart des Pays africains au Sud du Sahara ont des problèmes pour entretenir une Université publique de bonne qualité, qui suppose le recrutement d’enseignants de rang magistral et l’allocation de moyens pour la recherche. Or, le contraste le plus frappant en Guinée est qu’il y a aujourd’hui plus d’Universités dans notre capitale que dans toute la région parisienne, où l’Université existe depuis des siècles. Certes, ces Universités ont été créées dans une certaines mesures pour combler les lacunes et le manque de moyens de l’Etat, dans un contexte d’ajustement structurel, où les Etats sont obligés de réduire leurs dépenses sociales. Certes, il y a quelques Universités qui déploient des efforts pour fournir une offre éducative de bonne qualité, mais elles sont malheureusement peu nombreuses. Ici encore, la logique commerciale l’emporte, dans un contexte de libéralisme sauvage et de corruption, où les enseignants, pour arriver à la fin du mois, sont obligés de devenir des pèlerins du savoir, qui errent entre les Universités pour vendre leur expertise. D’où le phénomène de « ouvrierisation » et de dévalorisation du métier d’enseignant en Guinée.

Cette triste réalité, inquiétante pour l’avenir de la jeunesse, est entretenue également par les étudiants et leurs familles, qui ont de plus en plus tendance à choisir les établissements d’enseignement supérieur plus proches de leurs lieux d’habitation, en considérant ainsi l’université comme un simple prolongement du lycée. Ce mode de fonctionnement ne favorise pas l’intégration des jeunes dans la République ; au contraire, dans des quartiers qui se constituent sur base ethnique, les écoles et même les Universités obéissent à des logiques communautaires. Je trouve qu’il est inquiétant de retrouver sur les bancs d’une Université, qui se veut lieu de confrontation, creuset d’idées et d’apports divers, des étudiants ayant tous la même origine ethnique et les mêmes conceptions religieuses, à quelques exceptions près.   

D’ailleurs, il y a beaucoup de fondateurs qui ne sont pas universitaires, qui considèrent et gèrent leurs universités comme un gros lycée, qui constitue pour eux un patrimoine personnel. C’est pourquoi il  y a des fondateurs qui se sont permis de donner leurs propres noms à leurs universités, ou de donner d’autres noms fantaisistes. Ce qui est déplorable, ce fonctionnement anormal apparait normal aux yeux des plus jeunes. Il est donc temps de prôner, de la part de l’Etat, un contrôle plus stricte et sérieux des institutions universitaires. Cela ne signifie pas seulement procéder à des évaluations et à des classements, comme on le fait maintenant, de manière souvent superficielle et subjective, mais de  veiller au respect d’un minimum de critères académiques internationaux, en encourageant la formation de qualité et la recherche.

Dr A.Wotem Sompare

samedi 6 août 2016

La relance du blog et le paradoxe guinéen


Je m’excuse de cette longue interruption de nos publications en raison de notre engagement dans le cadre de la lutte contre l’épidémie d’Ebola en Guinée en tant que consultant de l’Organisation Mondiale de la Sante. Tout notre temps a été complètement absorbé par ces activités de recherche et de médiation, car il fallait rendre, en moyenne, un rapport tous les deux jours. Après cette crise sanitaire, Guineeclairages tente de se relancer, à l’image du pays qui doit se relever en reconstruisant son système de santé et son économie, dont l’épidémie a révélé toutes les lacunes.

Nous vous annonçons à cette occasion l’ouverture d’une nouvelle rubrique dénommée le paradoxe guinéen.

Le paradoxe guinéen le plus connu et souvent cité,  à juste titre, est le contraste entre les gigantesques ressources naturelles du pays et l‘extrême pauvreté de ses populations ayant des conditions de vie difficiles. Comme on le dit souvent, la Guinée est dotée de beaucoup de ressources hydrauliques, au point d’être considérée comme le  château de  l’Afrique de l’Ouest par les géographes, mais la majeure partie de ses populations vivent sans eau potable ni électricité. D’ailleurs, dans le cadre de la lutte contre l’épidémie d’Ebola, la majeure partie des villages et des quartiers ont profité de la présence des représentants des institutions pour exprimer  des revendications légitimes relatives à leurs problèmes quotidiens. Tel est le cas des villages situés  auprès du fleuve Konkoure, dans la sous-préfecture de Tanene, situés entre Dubreka et Boffa, dont les populations souffrent énormément des problèmes d’eau.

 Cependant, cet exemple désormais célèbre est le gros arbre qui cache une forêt de paradoxes en Guinée. C’est la partie émergée de l’Iceberg, que l’on voit  si nous   ne regardons pas   les choses plus en profondeur. En Guinée,   nous vivons quotidiennement dans des situations paradoxales qui constituent également des obstacles à notre progrès économique, social et politique. Cette nouvelle rubrique tente d’attirer notre regard ou, du moins, de rappeler que nous nous sommes habitués à ces conduites et à ces réalités anormales, au point de les tolérer comme des pratiques normales ou en se résignant simplement. Ceux qui ont un minimum de niveau d’instruction et qui s’informent, ou  qui ont observé le fonctionnement des autres pays au cours de voyages à l’étranger, savent très bien que nous faisons souvent en Guinée le contraire de ce que nous devons faire. Ces derniers, qui doivent indiquer aux jeunes la voie à suivre, se contentent dans la plupart des cas de jouer les intellectuels dans les  cafés ou philosophes au  comptoir des  bars. La majeure partie des guinéens, notamment les plus jeunes et analphabètes  qui ne comprennent pas ces réalités, pensent que la Guinée est frappée par une malédiction divine. D’où les séances de prières pour notre pays  régulièrement organisées par nos chefs religieux, qui caressent en général dans le sens des poils de ceux qui sont au pouvoir. C’est ainsi qu’une bonne partie de nos concitoyens ont sombré dans le fatalisme. Or, Dieu nous aide dans ce que nous faisons. Mais si nous faisons le contraire de ce que nous voulons, en empruntant  ainsi la voie inverse, nous n’arriverons jamais à la destination souhaitée

Nous ne voulons pas faire un portrait caricaturale de notre[AW1]  société en soulignant seulement ce qui ne va pas. Il y a certes de très bonnes choses qui se passent dans notre Pays,  mais les paradoxes  négatifs qui se nourrissent de permissivité, de laisser-aller , sont de plus en plus nombreux et persistants au point de donner le jour à une  société anomique, caractérisée par absence de règles et de repères.

Notre rubrique « Le  paradoxe guinéen » est une invitation à nous  regarder droit dans le miroir, à nous observer avec un recul et un esprit critique qu’il est difficile de garder lorsque nous observons notre propre société. Il s’agit non seulement d’avoir un regard critique, mais aussi autocritique, car nous contribuons aussi à entretenir des situations paradoxales, à l’image de nos voitures, qui alimentent les embouteillages-monstres de Conakry dont nous nous plaignons pourtant si souvent.   A notre humble avis il est urgent de regarder maintenant  les choses en face, afin de se projeter vers le futur en empruntant la bonne voie. Pour cela, le regard du sociologue s’avère particulièrement utile, du fait que, comme le dit Pierre Bourdieu, la sociologie dérange car elle dévoile des choses cachées et parfois refoulées. Ceci dit, je suis sûr de ne pas être le seul à avoir saisi le caractère paradoxal de nombreuses réalités que nous vivons en Guinée, et peut-être aussi dans d’autres Pays africains.  J’invite ainsi tous les lecteurs à témoigner des paradoxes qu’ils rencontrent dans leur vie de tous les jours et  à utiliser ce blog aussi pour exprimer leurs réflexions.






lundi 4 mai 2015

Les manifestations de l'opposition, ou l'irresponsabilité de la classe politique guinéenne



La classe politique est composée du gouvernement ou de la mouvance présidentielle et des partis de l’opposition. Les premiers cherchent toujours  à garder le pouvoir et les derniers cherchent à y accéder. C’est de bonne guerre, mais tous les coups ne sont pas cependant permis. C’est pourquoi  la compétition politique est régie par des règles, que tous les partis politiques sont tenus de respecter afin de mettre la cité à l’abri des troubles sociaux et de l’anarchie, sources de violence et d’insécurité. Or, dans le cas guinéen, les manifestations politiques sont synonymes d’actes  de violence et de vandalisme, qui se traduisent par des agressions physiques des citoyens et des forces de l’ordre et par la destruction des édifices publics, des biens  et des personnes. Ces manifestations, auxquelles s'ajoute la grèved'aujourd'hui,  privent également les citoyens de certains services fondamentaux,  notamment l’hôpital, les moyens de transport et les magasins des commerçants au marché, qui sont  souvent fermés en raison de la manifestation. S’ils sont ouverts, toutes les populations ne peuvent pas s’y rendre parce que les routes sont barricadées et  bloquées par des scènes de guérilla urbaine, opposant les jeunes des quartiers déshérités  et enclavés   situés tout au long de la route de prince et les forces de l’ordre.  On oublie aussi que les élèves et les étudiants, qui ont commencé les cours tardivement, souffrent également de cette situation : à l’Université, par exemple, tous les cours du lundi sont en retard.
Dans un contexte d’absence  de dialogue, les partis politiques de l’opposition n’ont trouvé comme unique moyen de pression ou d’accès  au pouvoir que  l’émeute et  la guérilla urbaine. C’est ainsi que les acteurs politiques guinéens ont contribué à l’instauration en Guinée d’une culture  politique de violence, qui a coûté la vie à des centaines de leurs compatriotes, en majorité des jeunes issus de l’opposition.  Ce sont toujours les mêmes débats stériles et formels concernant l’organisation des élections qui sont à l’origine des manifestations violentes et de la répression sanglante des forces de l’ordre. Cette fois-ci,  c’est autour du reversement des calendriers des élections communales et présidentielles que les deux camps s’opposent conformément à leurs  intérêts partisans respectifs. C’est la CENI qui a changé de manière unilatérale le calendrier en programmant les présidentielles avant les communales. Une telle décision est plus favorable à la mouvance présidentielle, dans la mesure où la majeure partie des maires  sont plus proches du gouvernement que de l’opposition. Le président compte certainement s’appuyer sur ces élus locaux à la base pour briguer un deuxième mandat. Quant aux leaders de l’opposition, ils n’ont pas le droit de manipuler et dresser les jeunes issus des quartiers  de leurs fiefs de Kosa , Bambeto, Bailo baya.   
De plus,  dans une situation de crise sanitaire, nous pouvons nous interroger sur la pertinence et l’opportunité des manifestations de l’opposition depuis deux semaines en Guinée.   En ce  moment, la Guinée est confrontée à la plus  grave épidémie  d’Ebola que l’Afrique  n’ait jamais connu.  Ebola, qui  menace notre survie tout en contribuant à notre isolement et stigmatisation, devrait être le principal thème de débat du champ  politique si nos leaders politiques étaient responsables  et patriotes. Ils auraient dû en faire leur première préoccupation du moment, en le mettant au-dessus des intérêts partisans et des clivages habituels. D’autant plus que les stratégies de riposte contre Ebola en Guinée souffrent également de ce clivage et bipolarisation politique à caractère ethnique et régionaliste. Sans attribuer les réticences et les résistances à la stratégie de riposte seulement à des facteurs politiques, nous pensons qu’il est parfois difficile d’adhérer aux campagnes de sensibilisation pour des populations très méfiantes envers le gouvernement. Par contre, en ce moment, l’unité nationale devrait être mise en avant au-delà de tout clivage, et nos leaders, par leurs actions et leurs discours, devraient donner un exemple de responsabilité et solidarité.
Dr A Wotem Sompare.
   
    

dimanche 18 janvier 2015

Les manifestations anti Charlie Hebdo entre l'attachement à la liberté d'expression et la provocation irresponsable

Il y a peu de jours,  “Eclairages guinéens”  avait souligné que le grand rassemblement de Paris suite à la tuerie de Charlie Hebdo ne devrait pas diviser le monde en deux grandes catégories, notamment  ceux qui sont Charlie et ceux qui ne le sont pas. Les participants à cette marche ont affiché  une union et une solidarité internationale, que le monde n’a peut-être plus  connues depuis la chute du mur de Berlin. Or, comme on l’avait souligné, dans cette marche  il y avait aussi tous ceux qui, tout en condamnant   le terrorisme,  ne sont pas forcément d’accord avec l’esprit de ce journal satirique. La preuve en est qu’un sondage récent prouve que 42% des Français se déclarent contraires à la une de Charlie Hebdo qui caricature le Prophète Mohamed. Maintenant les Occidentaux, au premier rang desquels se trouvent des dirigeants tels que François Hollande, sont désagréablement surpris de voir que certains dirigeants qui étaient à Paris ont interdit la publication de « Charlie Hebdo » une fois de retour dans leurs Pays. Tel est le cas des dirigeants sénégalais, nigériens, marocains, bref de la majeure partie des Pays musulmans.    En plus des déclarations officielles de la majeure partie des Etats musulmans condamnant la publication de Charlie Hebdo avec une caricature du Prophète Mohamed, il y a eu des émeutes et des soulèvements populaires au cours desquels une dizaine d’églises ont été brûlées au Niger, avec un bilan de dix morts. D’où l’amalgame paradoxal entre la ligne éditoriale de Charlie Hebdo qui est  un journal laïc, voire athée, et le Catholicisme considéré  en tant que religion du monde occidental. Or, le Pape même a condamné les caricatures de Charlie Hebdo, en disant qu’il ne faut pas tuer au nom de Dieu, mais qu’on ne doit pas non plus offenser la religion d’autrui. Beaucoup de catholiques et laïcs  européens ne sont pas d’accord avec la ligne éditoriale de ce journal malgré la condamnation unanime du crime dont ont  été victimes les membres de la  rédaction.  Donc, ceux qui protestent ont eu tort de s’en prendre aux églises catholiques !
De plus, comme on le disait dans le deuxième article, la jeunesse africaine ne doit pas transposer cette guerre de civilisation en Afrique. Elle ne doit pas oublier non plus que François Hollande a combattu le terrorisme au Mali dans l’intérêt de l’Afrique. C’est pourquoi il était d’ailleurs  désagréablement surpris des manifestations à Niamey et dans d’autres Pays africains. Cela montre encore une fois que les dirigeants occidentaux persistent à faire de mauvais choix en ignorant les réalités socioculturelles et la géopolitique  des Pays en conflit.   Pour reprendre  Max Weber, on a l’impression que les dirigeants des Pays Occidentaux agissent souvent au nom d’une rationalité inspirée et dictée par la défense de valeurs, telles que la démocratie ou la liberté d’expression. Même s’ils ont des intérêts économiques ou géostratégiques cachés, c’est au nom de ces valeurs  qu’ils ont soutenu, par exemple, les rebelles syriens  contre Bassar Al Asad ou qu’ils ont favorisé la chute de Kadhafi en Lybie. C’est ainsi qu’ils ont déstabilisé ces pays qui sont devenus ingouvernables tout en favorisant l’émergence d’un nouveau groupe terroriste, l’Etat islamique.  
Or, ces actions rationnelles par rapport à des valeurs ne le sont pas par rapport à un objectif qui devrait être partagé par tous, c'est-à-dire l’apaisement des tensions qui enflamment aujourd’hui le monde en empruntant trop souvent la voie  d’un choc des civilisations.  Pourquoi, par exemple, insister avec la caricature du Prophète Mohamed au nom des valeurs au sens wébérien du terme, sans se préoccuper des conséquences sur des populations peu scolarisées et facilement instrumentalisées ? En se souciant  de respecter les valeurs de tolérance et de laïcité sans se soucier des conséquences, les rédacteurs de Charlie Hebdo, autorisés par les dirigeants français, ont posé un acte irresponsable qui peut être facilement  perçu comme provocateur.
Il est vraiment dommage de voir certaines populations africaines bruler aujourd’hui les drapeaux de la France et en s’attaquant à ses installations de coopération et à ses biens pendant la présidence de François Hollande qui a été toujours présent quand l’Afrique eu besoin de lui, notamment au Mali, en Guinée et en Centrafrique,  en raison des amalgames et des incompréhensions qu’on aurait pu surmonter avec une bonne communication des uns et des autres. Il est aussi regrettable de voir le journal Charlie Hebdo, qui critique régulièrement le Front national et le racisme en France en défendant donc les populations étrangères,  y compris les Africains, au centre  et à l’origine de ces manifestations violentes en Afrique.  Ces soulèvements qui ont déjà couté la vie à dix  personnes en raison de l’entêtement de la presse française par rapport à  un idéal de liberté d’expression ressentie comme une provocation chez beaucoup de musulmans.
Quant aux jeunes africains et surtout nigériens en particulier, comme nous l’avons déjà souligné ci- haut, ils se trompent de lieu de combat en s’attaquant  injustement et aveuglement aux Eglises où les frères et sœurs catholiques prient dans un continent où il y a toujours eu une coexistence pacifique et un brassage entre les différentes communautés religieuses enracinées dans l’animisme et syncrétisme africain . C’est pourquoi les dirigeants des Pays africains devraient faire passer des messages apaisants à leurs populations tout en leur expliquant que la satire de Charlie Hebdo n’a rien d’une attaque des Catholiques contre les Musulmans. Il s’agit d’un journal irrévérent envers toutes les religions et ses dérives ou provocations ne doivent pas exposer à la violence nos frères et sœurs catholiques, qui ont le droit de pratiquer leur foi comme ils l’ont toujours fait en Afrique, dans la paix et dans le respect réciproque.

jeudi 15 janvier 2015

Le massacre de Boko Haram dans l'ombre des attaques terroristes en France



Cette semaine, pendant que nos yeux étaient rivés à travers les medias du monde entier, sur la traque et la prise d’otage des terroristes islamistes que nous étions de suivre en direct comme au cinéma, Boko Haram était en train de tuer plus de 2000 personnes au Nigéria. En massacrant les populations, les soldats de la secte islamiste ont détruit 16 villages en provoquant ainsi les déplacements de milliers d’individus sans abris vers les pays voisins. C’est le massacre de 17 personnes à Paris qui a retenu plutôt l’attention, la mobilisation et la compassion du monde entier en oubliant ainsi les victimes inconnues et les sans voix assassinées par Boko Haram. Seuls quelques rares travailleurs humanitaires des ONG internationales sont restés au chevet de ces populations innocentes, désemparées et  meurtries par une violence inouïe,  qui sont devenues la cible des attaques terroristes régulières face à  un Etat impuissant, dans l’indifférence de l’Union Africaine. La communauté internationale et les Pays Occidentaux, plus engagés dans les autres foyers de conflit, comme l’Afghanistan, la Syrie et l’Iraq, semblent avoir relégué ce qui se passe au Nigéria  au second plan.    Dix- sept chefs d’Etats ont quitté l’Afrique pour venir assister au rassemblement mais ils ont oubliés le  drame nigérian. D’une part l’Afrique était surreprésentée à Paris et d’autre part elle a brillé par son absence et indifférence en terre africaine du Nigeria.    Or, si le Nigeria est touché par le terrorisme toute l’Afrique doit s’inquiéter. De plus l’Afrique, confrontée aux problèmes du développement politique et économique,  est sans doute la cible la plus vulnérable du terrorisme, où il trouve des terreaux plus favorables pour sa propagation et persistance. Les dirigeants africains n’arrivent toujours pas à comprendre que, dans un monde globalisé, «  lorsque quelqu’un tousse au Sahel ou au Nigeria, c’est toute l’Afrique qui sera enrhumé », pour reprendre l’expression de l’intellectuel nigérian et prix Nobel de littérature Wole Soyinka. En paraphrasant Soyinka, il est donc temps que tous les tigres africains arrêtent de parler maintenant avec des discours creux  au nom du «  politiquement correcte »,   pour sortir les griffes en faisant du terrorisme leur proie privilégiée, afin de protéger nos populations.  
Certes nous sommes choqués par les massacres de Paris mais n’oublions pas  non plus ces victimes et innocents du Nigeria  et des pays limitrophes, notamment le Cameroun et le Niger, confrontés aux problèmes de survie et qui tombent tous les jours sous les balles de ces robots tueurs corrompus, endoctrinés, manipulés, dressés et télécommandés contre leurs propres sociétés et populations. Depuis quand des attentats suicides Kamikaze sont-ils possibles  en terre africaine de syncrétisme,  de tolérance et de coexistence pacifique des populations de confessions religieuses différentes ?  Comment en est arrivé là au pays de Sinua Achebe dont le roman, « Le Monde S’effondre » est l’illustration même du syncrétisme africain, de la tolérance et du dialogue des religions ?
   La  jeunesse africaine ne doit absolument pas se tromper de lieu de combat en s’ingérant dans une stupide  guerre des civilisations transposées en Afrique. Cette guerre   n’est pas la nôtre alors que nous sommes confrontés au problème de développement et des catastrophes naturelles et sanitaires telles qu’Ebola en ce moment. Préservons donc nos vies, énergies, et intelligences en les consacrant au problème de développement au lieu de les gaspiller dans une guerre des civilisations masquées par la raison ou passion religieuse. Il ne faut pas perdre notre temps tout en compromettant notre avenir et donc celui du continent dans  une guerre peu respectueuse des vies humaines et destructrice des civilisations,  provoquée et entretenue par les élites religieuses et politiques du moyen Orient  et des pays du Golfe et alimentée par les erreurs  des dirigeants politiques occidentaux.  
 
 

lundi 12 janvier 2015

Etre ou ne pas être Charlie? Une fausse opposition: être humain, solidaire et lucide!



Comme tout n’est pas blanc ou noir, dans un schéma d’analyse simpliste et dichotomique teinté de manichéisme où on oppose, sans cesse, les bons et les méchants à l’image des films Hollywoodiens, ce slogan de solidarité et d’indignation diffusé partout après le drame   ne doit pas diviser donc le monde entier en deux catégories distinctes et réductrices. Notre planète ne saurait être réduite à une division entre ceux qui « sont Charlie » et ce qui ne le sont pas, en regroupant ainsi les gens en deux camps opposés. Malgré le sentiment d’indignation, de révolte, d’impuissance que de tels actes criminels et terroristes suscitent en nous, efforçons-nous de rester lucides et objectifs  en faisant une analyse froide d’une telle situation inquiétante et menaçante pour nous tous. Evitons donc de tomber dans le piège de la pensée unique.            
 Je suis Charlie en tant qu’être humain, citoyen du monde et partisan de la liberté d’expression, choqué par les actes de  violence et de barbarie qui ont couté la vie à l’équipe de rédaction de Charlie Hebdo.
Je ne suis pas   Charlie en tant qu’africain de Guinée, qui n’a pas  forcément la même la religion, ni le même sens de l’humour, que les français ou les Occidentaux, que les dessins de cet hebdomadaire font rire beaucoup plus que moi.
De plus,  tous les français n’ont pas d’ailleurs le même langage et les mêmes sens de l’humour, qui varient selon l’appartenance des individus aux différentes couches sociales notamment la classe populaire, la classe moyenne, la classe supérieure ou la bourgeoisie. Par exemple, si les films de Woody Allen, le réalisateur américain, font rire beaucoup les français de la classe moyenne, tel n’est pas le cas des individus de milieux populaires.
Dans l’humour des classes populaires qui est plus direct et moins sophistiqué il y a plus de gros mots et d’allusions sexuelles. Or un tel humour est considéré comme grossier, vulgaire, insolent dans la classe moyenne, voire impoli en milieu bourgeois.
Quant aux africains, si je ne me trompe pas par ethnocentrisme, ils ont en général un humour plus direct et innocent qui n’a pour objectif en général que de faire rire les gens afin de détendre l’atmosphère et de désamorcer les conflits. Il  n’y a pas non plus beaucoup de sous entendus ni de sarcasme. De plus on n’a pas droit,  en Afrique, d’utiliser l’humour avec quiconque. Les jeux de plaisanteries existent entre les grands parents et petits enfants, les beaux frères, belles sœurs et les cousins maternels.  Il y a également des relations de plaisanteries qui existent entre les groupes ethniques ou les personnes qui portent certains patronymes : les Camara plaisantent par exemple avec les Sylla.
En tentant compte de toutes ces considérations socioculturelles, le slogan « Je suis Charlie » et l’humour du journal satirique ne sauraient êtres universel. Certes ce slogan tente de s’identifier aux victimes du massacre,   tout en démontrant par solidarité que l’esprit de « Charlie Hebdo » n’est pas mort. Cependant, je suis certain que beaucoup de personnes, tout en manifestant leur solidarité aux  victimes du massacre et à leurs familles, préfèrent garder une certaine distance par rapport à un journal proposant des caricatures parfois  vulgaires sur les thèmes de la religion. Comme ce qui fait rire les uns choque les autres, il faut à notre avis éviter de se heurter à la susceptibilité, la colère et la frustration en faisant de l’humour sur certains thèmes tels que la race et la religion.
Malgré notre indignation face  à cette barbarie des tueurs de Charlie Hebdo, qui n’a d’égal que l’obscurantisme, la haine et la lâcheté qui l’ont engendrée, nous pensons très sincèrement que ces journalistes n’avaient pas besoin de caricaturer le prophète Mohamed dans la mesure où cela est interdit par la religion musulmane. De plus,  la France a fait beaucoup d’efforts pour respecter les religions de ses habitants étrangers. Par exemple dans les cantines scolaires, les mairies  et les écoles évitent aux enfants musulmans de consommer la viande de porc en leurs proposant toujours d’autres repas. Or, il est beaucoup plus difficile de respecter de telles prohibitions que de s’abstenir de faire les caricatures du prophète.

Lorsqu’on utilise l’humour pour se moquer de la vision sérieuse d’une religion  en caricaturant son prophète, cela peut choquer et révolter naturellement ses fidèles. Cela peut être instrumentalisé par les extrémistes qui souhaitent, à tout prix, une guerre des civilisations. Selon les élites politiques et intellectuelles françaises une telle attitude de provocation est conforme au droit et aux traditions républicaines françaises protégeant  la liberté d’expression. Ce raisonnement  obéit également à la politique assimilationniste des colonies et des étrangers, moins attentive aux réalités socioculturelles des communautés.   Il en va autrement  en Angleterre et aux Etats-Unis, où il est interdit de caricaturer les personnages religieux  ou faire des blagues en utilisant la couleur de la peau des individus. Cette interdiction n’est pas, à notre avis, une abdication à la liberté d’expression, ni un compromis avec le fanatisme religieux, mais simplement une question de réalisme et de bon sens. Nous pensons que, pour favoriser la coexistence pacifique dans une société multiculturelle, il vaut mieux ne pas faire des provocations touchant aux croyances les plus sacrées des uns et des autres.
 De plus,  le monde a beaucoup évolué, car dans l’ère de la mondialisation les territoires nationaux ne sont plus comme avant. Les nouvelles technologies via internet ont fait éclater  les traditionnelles barrières nationales. C’est pourquoi toute information diffusée en France est accessible en quelques secondes dans le monde entier. De plus les sociétés Occidentales sont devenues très cosmopolites et  multiculturelles. Dans un tel contexte, toute publication de  la presse ne s’adresse pas qu’aux français et aux occidentaux qui ont en général un niveau de scolarisation plus élevé et sont plus imprégnés de certaines valeurs démocratiques, notamment la liberté d’expression. Sans être évolutionniste, les européens se rappellent bien  qu’autrefois, quand il y avait plus d’obscurantisme et de dogmatisme dans leurs sociétés catholiques, toute critique voire la moindre contradiction avec les dogmes de la religion chrétienne, exposaient les auteurs à la sanction très sévère de l’Église pour l’hérésie. Tel a été le cas de Galilée. Les sociétés européennes ont connu des conjonctures historiques et des courants philosophiques, à partir de l’époque des Lumières jusqu’au marxisme, qui ont profondément changé le rapport des individus à la religion, en introduisant une remise en question, un questionnement ou une distanciation qui n’existent pas ailleurs.
Notre appel au compromis, au bon sens et à la tolérance des États Occidentaux vis-à-vis des populations d’origine étrangère vivant dans leur territoire ne  devraient exonérer ces dernières de leur effort de s’intégrer dans leurs sociétés d’accueil.
Certes les populations d’origine étrangère sont  plus victimes de l’échec scolaire et du manque d’insertion professionnelle et sociale qui créent des frustrations, instrumentalisées et transformées en haine par les extrémistes religieux. Mais ce n’est pas en commettant de tels actes criminels et terroristes qu’ils défendront les musulmans ou leurs communautés. Au contraire en agissant de la sorte ils n’ont fait qu’aider le Front National et les autres partis d’extrême droite  tout en rendant la vie plus difficile aux musulmans en Europe. Ils doivent plutôt se battre pour mieux étudier et défendre leurs causes par la plume et par le discours comme le fait, Tariq Ramadan, l’un des rares intellectuels musulmans issus de l’immigration. D’ailleurs une semaine avant cet attentat, ce dernier affirmait dans l’hebdomadaire Français « Le Point » que les musulmans ne devaient pas répondre aux provocations de Charlie Hebdo. Pierre Bourdieu, le grand sociologue français et intellectuel engagé ne disait pas autre chose  lorsqu’il déplorait le rejet de la culture et du milieu intellectuel par les jeunes de la banlieue parisienne. Il leur disait   qu’ils étaient  des crétins lorsqu’ils refusaient de lire même les livre  concernant leurs origines, leurs problèmes liés  à  la situation des jeunes issus de l’immigration.
La question n’est donc pas  d’être Charlie ou de ne pas l’être. A notre humble avis et en tenant compte de toutes les considérations socioculturelles évoquées ci-haut dans leur complexité et particularité, il s’agit d’être à la fois humain, solidaire tout en demeurant responsable, lucide et objectif indépendamment de notre appartenance à  une religion, une communauté, une société ou pays.