dimanche 30 avril 2017

Les causes profondes des émeutes de Boké: l'exploitation minière serait-elle un cadeau empoisonné?



 Cette semaine a été marquée, en Guinée, par les émeutes communautaires et urbaines dans la région de Boké, où les populations se sont soulevées contre les autorités préfectorales et les nouvelles sociétés minières, pour réclamer de l’emploi, de l’eau et de l’électricité.  Les manifestant ont malheureusement saccagé les édifices publics, notamment la mairie de la Commune urbaine de Boké et quelques véhicules ou engins lourds appartenant à certaines entreprises minières. En faisant des barrages, ils ont empêché toutes les activités économiques, y compris le passage du train reliant nuit et jour , depuis un demi siècle, les gisements miniers de Sangaredi au port de Kamsar, sans jamais connaitre d’interruption.  Comment en est-on arrivé là, dans une région si paisible, qui a toujours été à l’abri de grandes émeutes d’ampleur nationale, comme celles de 2007-2008 ? On n’a jamais connu une telle violence, dans cette région cosmopolite, où  les différents groupes ethniques coexistent harmonieusement .  Comme on le soulignait dans un article précédent sur notre  blog (www.guineeclairages.blogspot.com) , il y a trois mois, ce conflit s’enracine dans la régression du secteur minier, ayant des impacts négatifs sur les conditions de travail et de vie des populations. En effet,  on s’attendait à une amélioration des premières politiques minières de la Guinée, qui ont favorisé la création de la Compagnie Bauxite de Guinée et de Fria, dont le cerveau moteur des négociations, le premier Président guinéen Sékou Touré  n’était qu’un autodidacte, ayant fréquenté l’école coloniale seulement pendant six ans. Malgré son combat et ses dénonciations visant à la localisation de la production, c’est-à-dire la réalisation de toutes les étapes de la production sur place, jusqu’à la  transformation de la bauxite en alumine, puis en aluminium, il n’a pas pu atteindre les résultats escomptés. La bauxite de Fria, dont l’entreprises est aujourd’hui fermée, ne sera transformée qu’en alumine et celle de Boké est toujours transporté à l’état brut vers les Pays occidentaux. Or, l’ambition de Sékou Touré, qui avait une véritable vision macroéconomique, était de s’appuyer sur le  secteur minier  comme moteur du développement par effet d’entrainement, qui  favoriserait  l’essor d’autres secteurs de l’économie guinéenne, comme, par exemple, l’agriculture. En fait, cette vision correspondait à la théorie économique du trickle down, en vogue à l’époque, selon laquelle il fallait cibler des secteurs portants de l’économie, qui produiraient des richesses à investir dans d’autres secteurs.  D’ailleurs, des études comme celles de Bonnie Campbell montrent que la Guinée a été perdante sur tous les plans dans les négociations avec ses partenaires dans la mise en valeur de la bauxite (Bonnie Campbell, 1983, Les enjeux de la bauxite en Guinée). Cet échec s’explique par le fait que le jeune Etat guinéen, dont les caisses étaient vides, avait peu de marges de  manœuvre dans un contexte d’isolement international et de solidarité entre les multinationales des différents Pays occidentaux impliqués dans la négociation.
A défaut de la délocalisation, nous avons finalement assisté à la création d’implantations industrielles qui apparaissaient comme des enclaves modernes :  c’était surtout le cas  de Boké,  alors qu’ à Fria  l’entreprise était un peu mieux intégrée dans l’économie locale.    Cependant, ces entreprises, qui n’ont pas pu donner des salaires très élevés à leurs travailleurs, parce que nous étions dans un régime socialiste, leur ont cependant offert  de très bonnes conditions de travail et de vie, avec des garanties d’accès à l’assistance médicale et la distribution de  denrées alimentaires. Le passage d’un régime socialiste à un régime libéral du Général Lansana Conté a favorisé l’augmentation des salaires des travailleurs et de leur pouvoir d’achat. C’est pourquoi, par exemple, à Boké, l’embauche à la CBG   était synonyme d’accès à un emploi stable et de réussite sociale. Depuis la mise en place de la politique de restructuration de la CBG, visant à réduire ses couts de production, à partir des années ’90, les travailleurs miniers deviennent de plus en plus nombreux, mais ils sont embauchés par des entreprises de sous-traitance, qui leur offrent des emplois précaires et de mauvaises conditions de travail. La CBG, qui détenait, jusqu’alors, le monopole de la bauxite en Guinée, justifiait sa politique par le fait qu’elle n’était plus l’entreprise qui vendait la meilleure bauxite du monde. Dans un contexte de mondialisation et de concurrence, elle ne pouvait plus être cette entreprise paternaliste et de providence capable de s’occuper de tout, notamment de la santé des travailleurs.
Avec  l’avènement de la troisième République, dirigée, pour la première fois dans l’histoire de la Guinée,  par un Président intellectuel issu de la diaspora, on s’attendait à une amélioration de la politique minière de la Guinée,  capable de tirer des enseignements du passé  tout en préservant les acquis de la première et de la deuxième république. De plus, son avènement au pouvoir à partir de 2010 coïncide avec la revalorisation des ressources minières, désormais recherchées par les nouveaux Pays émergents, tels que la Chine. Comme ironie du sort, ces nouvelles sociétés minières chinoises se sont installées sans une véritable consultation du peuple à travers ses représentants à l’Assemblé et sans consulter et impliquer les communautés locales. Leur implantation n’a pas été précédée non plus par des études d’impact sérieuses, s’appuyant sur des connaissances socio-anthropologiques , économique, géographiques, permettant de prendre en compte, par exemple, les problèmes fonciers et la paupérisation des populations autochtones, qui se sentent de plus en plus dépossédés de leur terre. De surcroit, la production étant mal intégré dans l’économie locale, elle n’entraine pas le développement.  Ces nouvelles exploitations minières nous offrent un triste spectacle : dès l’entrée de Kolaboui,  on est d’abord frappés par l’importance du trafic des camions qui transportent la bauxite et  qui, pendant leur stationnement, rétrécissent la route. Cette circulation est d’ailleurs en train de contribuer à la dégradation de la seule route bitumée, qui traverse la région de Kamsar  à Sangaredi. De plus, les populations sont de plus en plus exposés à des accidents et  à la respiration de la  poussière, qui peut entrainer des allergies et déclencher  de graves pathologies  broncho-pulmonaires. En me rendant dans mon village natal de Dakonta, situé à 5 km de Kolaboui, j’ai été surpris de découvrir une route non bitumée, de la taille d’une autoroute, à la place d’une plantation d’acajou et des champs. Sur cette route, les camions qui roulent à vive allure soulèvent des poussières qui se déversent sur les habitats et sur les arbres. Une dégradation de l’environnement de cette ampleur, n’épargne ni les populations locales, dont la santé est menacée, ni la production agricole. Il s’agit de routes reliant les mines de chargement de bauxite aux embarcadères d’embarquement, tels que Katougouma et Daplom, où les infrastructures portuaires n’ont pas été construites. Dans ces ports, les entreprises ne font que transporter la bauxite à l’état brut dans des barques qui rejoignent des bateaux   au milieu de la mer : de quoi remuer le premier président Sékou Touré dans sa tombe. Non seulement ces installations minières n’ont pas permis aux populations de bénéficier d’ infrastructures routières et portuaires, dont elles ont besoin pour se développer mais, malgré les illusions, elles n’ont pas non plus contribué à la création de plusieurs emplois. La nature de cette production ne nécessite que l’embauche de chauffeurs et de conducteurs. Les conducteurs de machine, qui gagnent au maximum trois millions par mois, sont soumis à de mauvaises conditions de travail et de vie, qui se traduisent souvent par des licenciements abusifs. Une telle production, qui n’a pas besoin d’emplois qualifiés, ne va pas non plus contribuer à la formation des jeunes, contrairement à Fria et la CBG, qui ont formé des générations d’ouvriers qualifiés et de cadres.
Nous avons également promené notre regard dans le panier de la ménagère de Kolaboui et de Boké, qui souffre de l’augmentation des prix des denrées de première nécessité, liée à l’arrivée de nouveaux travailleurs qui entrainent une croissance de la demande et une pénurie de certaines denrées alimentaires, telles que la viande. Par exemple, le kilo de viande est passé de 20.000 FG à 25.000 FG, voire 28.000FG selon les endroits. Il y a de l’inflation aussi sur le plan foncier, car l’arrivée de nouveaux travailleurs et des commerçants qui s’installent contribue à l’augmentation des prix des terrains : c’est ainsi que les populations autochtones, landouma et soussou, sont de plus en plus tentées de vendre leur terrain. A Boké, les populations que nous avons écoutées dans les gares routières, dans les cafés et autour du thé, dans les grains ou staff, ont l’impression d’être envahis et pillés par les étrangers.  C’est pourquoi les revendications des populations empruntent une coloration communautaire et ethnique, car elles pensent que les natifs de la région ne sont pas suffisamment embauchés au sein de ces entreprises, comme en Haute Guinée et à Siguiri. Ce genre de revendications n’ont jamais existé à Boké en  cinquante  ans d’exploitation minière. Les habitants remettent en cause les recrutements, en expliquant que les emplois sont obtenus à travers la corruption et le népotisme. C’est pourquoi, lors de nos dernières enquêtes à Kolaboui et dans les villages environnants, nous avons enregistré le départ de plus de 500 jeunes par la voie de l’immigration clandestine vers la Lybie et le Niger. En discutant avec les jeunes, nous nous sommes rendus compte qu’ils ne considèrent pas ces nouvelles exploitations minières comme des opportunités pour trouver de l’emploi et réussir en restant en Guinée. D’ailleurs, l’ampleur de la migration dans cette région témoigne du désespoir et du pessimisme de cette jeunesse.
Finalement, si les choses continuent de cette manière, ces implantations minières qui ont suscité beaucoup d’espoirs ne créeront que des problèmes socio-économiques dans cette région. A la fin de cette exploitation, les populations locales risquent de se  retrouver avec un environnement dévasté, une agriculture détruite  des problèmes de délinquance et d’insécurité typiques des zones minières. C’est pourquoi  il est urgent de se saisir de cette opportunité pour trouver une solution durable. Il ne s’agit pas de faire des bricolages, sans se pencher sur les impacts socioéconomiques des installations, en écoutant suffisamment les communautés afin de comprendre les raisons de leurs difficultés et la colère qui en résulte. Il faut également réfléchir à des stratégies socioéconomiques visant à mieux intégrer ces exploitations minières dans l’économie locale, en amenant les entreprises à contribuer au développement des localités.  Nous regrettons vraiment la destruction et les violences causées par ces émeutes : on ne peut pas revendiquer en démolissant nos acquis, tels que la mairie et les routes qui nous appartiennent. La violence n’est jamais une manière acceptable d’exprimer des exigences qui méritent, tout de même, d’être entendues et prises en compte par les autorités compétentes, pour que l’exploitation minière soit source d’un véritable développement local.
Dr Abdoulaye Wotem Somparé
Sociologue du travail et du développement
Spécialiste du secteur minier guinéen

mercredi 8 mars 2017

La grève, ou souffrir et mourir pour rien en Guinée: une lecture sociologique



La semaine dernière, le scandale  suscité  par  la vidéo pornographique publiée sur les  réseaux sociaux a certainement produit un effet de diversion , en détournant  notre attention de la tension engendrée par la grève des enseignants. Ensuite, la polémique entre le ministère de l’enseignement supérieur et les universités privées autour des étudiants fictifs   a aussi  contribué à   reléguer ce mouvement social au second plan dans les média.  Ce conflit est pourtant très important, dans la mesure où il est porteur d’ enjeux qui déterminent la survie  des familles des enseignants et l’avenir de notre pays, pour lesquels les gens sont prêts à mourir. Mais doivent-ils mourir pour rien, sans atteindre les objectifs escomptés en favorisant l’obtention des avancées sociales ? Au  lieu de résoudre cette tension, le gouvernement  s’est limité à bricoler,  en acceptant seulement le recrutement des contractuels et  en augmentant de manière dérisoire, pour ne pas dire ridicule, les primes de craie à 80.000fg et de préparation à 100.000fg.  Or, le principal point de revendication concernant l’augmentation des salaires, n’a pas été satisfait. C’est pourquoi une bonne partie des responsables syndicaux, surtout à la base, n’ont pas été satisfait de ces accords, en soupçonnant leurs responsables négociateurs d’avoir été corrompus. Des recherches récentes que nous avons menées à Conakry et à l’intérieur, sur un échantillon d’une centaine d’enseignants, montrent que les professeurs ne font pas confiance aux syndicats, qu’ils considèrent comme corrompus. Par exemple, lors d’un entretien, un enseignant nous a dit : « Ce sont des pantins. Ils s’agitent un peu, ils font quelques mouvements quand ils veulent un peu d’argent, après, ils se calment ». Un autre professeur ajoute : « Ils défendent leurs intérêts personnels avant tout, pas les nôtres »
 Les enseignants vont encore devoir continuer à survivre avec leur bas salaire, nettement inférieur à la rémunération de leurs collègues dans les Pays voisins, comme le Sénégal ou le Bénin.
 D’où le phénomène d’absentéisme, qui a été observé dans toutes les écoles de Guinée pendant la première semaine qui a précédé les accords. Comment est-on parvenu à un  tel résultat insignifiant, alors que la  grève  avait pourtant obtenu l’adhésion de toutes les populations de la Guinée, qui ont pu créer, dans la capitale,  une situation de ville morte ?  A Conakry, même dans les quartiers les plus paisibles,  les habitants ont soutenu ce mouvement en barrant les routes afin  d’empêcher les travailleurs de rejoindre leur service.
Rappelons – nous d’abord que  dans les organisations, qu’il s’agisse de  l’administration publique ou des entreprises privées,  les conflits latents sont omniprésents, car il y a toujours des points, en fonction des intérêts du gouvernement ou du patronat et des salaries, sur lesquels les deux parties prenantes ne s’entendent jamais. C’est pourquoi le dialogue est indispensable pour aplanir les points de vue afin de maintenir dans les organisations un climat social paisible. Lorsque les deux parties prenantes du rapport de travail n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente, les conflits latents se transforment   en conflits manifestes et ouverts. D’où la grève, dont l’ampleur varie selon les circonstances et la nature des revendications, qui doit être précédée par un préavis d’avertissement dans une logique dissuasive et responsable. Les syndicats déclenchent la grève pour engager un rapport de force visant à améliorer les conditions de travail et de vie des travailleurs.  Or, en Guinée, les grèves se transforment toujours en émeutes urbaines et mouvements socio-politiques. Peut-être cela est-il dû aussi à nos partis politiques, qui ne remplissent pas l’une de leurs fonctions principales, celle de se faire porte-parole des intérêts et des exigences des groupes et des catégories qu’ils représentent. D’ailleurs, la plupart des partis politiques se contentent d’instrumentaliser les grèves.  C’est ce caractère politique des grèves qui a affaibli le mouvement social guinéen, dont les leaders syndicaux sont plus politiques que techniques.  La confusion autour des grèves en Guinée, où le gouvernement accuse souvent les partis de l’opposition de récupération politique des revendications des manifestants, s’explique aussi par le fait qu’on ne fait pas une bonne lecture sociologique du mouvement social, qui nous montre que, dans une grève, les acteurs ne poursuivent jamais les mêmes objectifs. Parmi eux, il y a des leaders pionniers, des suivistes, des rebelles réticents. C’est ce que nous observons dans le mouvement social en Guinée depuis le milieu des années 2000 : les grèves se transforment  systématiquement en mouvements socio-politiques de renversement du régime en place, soutenus par la main invisible des partis de l’opposition et animés par les jeunes, en général chômeurs et frustrés.
Tel est le cas de la dernière grève : si les enseignants veulent améliorer leurs conditions de travail et de vie, les jeunes manifestants des quartiers les plus enclavés et déshérités profitent de l’occasion pour exprimer leurs frustrations.
En tout cas, ces émeutes donnent lieu à des affrontements violents entre les forces de l’ordre et les jeunes, souvent victimes des bavures de la répression policière et surtout militaire.  Ce qui est frappant, à l’occasion de chaque grève, en Guinée au lieu d’enregistrer la préservation des acquis sociaux ou d’obtenir des avancées sociales, nous comptons les victimes qui tombent sous des balles des forces de l’ordre.  Or, ce qui est encore regrettables, c’est la mort de sept jeunes, parmi lesquels il y avait des innocents, qui ne participaient même pas à la grève.  Cela est d’autant plus déplorable et choquant que la police, depuis ces cinq dernières années, a fait beaucoup de progrès, en évitant de tirer sur les populations. Nous avons vu en œuvre une complice compétente, qui travaille avec professionnalisme, sans faire de confusion entre les innocents et les coupables, tout en essuyant toutes les insultes, pendant que les cailloux pleuvent sur les agents. C’est cette police, en l’occurrence le BAC,  qu’il faut soutenir en renforçant ses capacités, en termes de formation et d’équipement, au lieu de faire intervenir les militaires, dont les récentes bavures constituent encore une régression.
Nous assistons également à des actes de vandalismes qui se traduisent par la destruction des édifices publics et les biens des citoyens. Ces manifestations violentes que l’on appelle, à tort ou à raison, grève en Guinée, causent plusieurs désagréments qui empêchent les populations de circuler librement et de vaquer à leurs occupations quotidiennes, sans lesquelles elles ne peuvent pas survivre dans un contexte de pauvreté et de chômage. D’ailleurs, rappelons-nous que les travailleurs du secteur informel, composé d’ouvriers précaires et de femmes vendeuses, sont beaucoup plus nombreux que les salariés ayant un revenu fixe. Ces travailleurs du secteur informel constituent une majorité silencieuse, qui travaille dans l’ombre des fonctionnaires et qui est particulièrement exposée aux impacts des grèves et des initiatives de ville morte.  Tel est le cas des chauffeurs de taxi, qui ne peuvent pas circuler pour faire leur recette quotidienne. Dans ce cas, il faut qu’on sorte de certains lieux communs qui stigmatisent sans cesse les habitants des quartiers réputés « violents » et appelés « l’Axe du mal ».  Ici aussi il y a des vendeuses, des ouvriers, des femmes qui font le petit commerce, qui ne souhaiteraient pas que leur quartier soit paralysé.
En ce qui concerne la dernière grève des enseignants, l’une des causes principales de son échec s’explique par le fait que les enseignants ne constituent pas un corps de métier homogène avec une forte identité commune. C’est pourquoi il y avait beaucoup d’intérêts catégoriels en jeu, portés par les différents segments professionnels, tels que les contractuels, plus préoccupés par leur titularisation, les enseignants en fin de carrière, inquiets par rapport à la retraite et les fonctionnaires, soucieux de leur augmentation salariale.  Les contractuels, qui avaient au départ bien bénéficié du soutien des organisations syndicales, s’étaient désolidarisés du reste des enseignants après avoir obtenu leur engagement. Les enseignants de la Guinée, même s’ils ont des caractéristiques communes, ne partagent pas exactement les mêmes conditions de travail et de vie, qui varient selon le niveau d’enseignement. Par exemple, en général, les enseignants de l’école primaire n’ont pas le temps d’enseigner dans plusieurs écoles, comme le font les professeurs du lycée, qui arrondissent les fins de mois en multipliant les cours dans plusieurs établissements. La situation des enseignants du supérieur est encore meilleure, dans la mesure où les taux horaires sont plus élevés et qu’ils peuvent utiliser leur expertise pour des activités plus rentables, telles que la consultance pour les bureaux d’étude et les institutions internationales. Or, l’organisation syndicale n’a pas tenu compte de tous ces paramètres permettant d’intégrer et concilier les intérêts de tous les segments professionnels du monde enseignant.  Pour cela, il faudrait que le bureau syndical soit plus représentatif des différentes catégories d’enseignants, afin que les intérêts de tout le monde soient défendus.
Dr Abdoulaye Wotem Sompare.

mercredi 22 février 2017

De la violence sexuelle à l'animalité sur les réseaux sociaux: pornographie ou réalité?


Depuis deux jours il y a , en Guinée, une vidéo qui est largement diffusée sur les téléphones portables et sur les réseaux sociaux. Il s’agit des images pornographiques d’une jeune femme guinéenne qui est en train d’être violée par deux hommes- bourreaux, âgés d’une quarantaine ou cinquantaine d’années. De telles images  cruelles témoignent, encore une fois, de la violence basée sur le genre dont sont régulièrement victimes nos sœurs, nos filles et nos amies. La violence basée sur le genre désigne toutes les souffrances physiques et morales infligées aux femmes en raison de leur appartenance sexuelle. De telles images malsaines, abominables et honteuses, qui ne doivent pas nous laisser indifférentes, sont malheureusement entretenues par les réalités de notre société, que nous avons tolérées en raison de la permissivité et du mimétisme ambiants.  Notre propos ici n’est pas de faire du sociologisme, en tentant d’expliquer à tout prix tous les comportements des individus par les réalités socioculturelles. D’ailleurs, comme le disait un homme politique français, « à force d’expliquer l’inexplicable, on finit par accepter l’inacceptable ». Ces images qui circulent sont insoutenables et inadmissibles. Les deux bourreaux qui ont violé et ceux qui ont mis ces images en ligne ont commis des crimes qui doivent être poursuivis. Ce fait divers nous amène d’ailleurs à réfléchir pour comprendre comment nos filles peuvent se retrouver dans de telles situations.

En Guinée, le corps des filles, mis en scène à travers leur mode vestimentaire, est réduit à un objet de spectacle et de fantasmes qui alimentent la libido masculine. Ainsi, au lieu de valoriser leur beauté, un tel habillement contribue plutôt à la dégradation de la condition féminine, où les filles sont réduites à un objet de plaisir des hommes et de démonstration de leur pouvoir matériel et financier. Certes, les jeunes filles peuvent se sentir plus désirées quand elles sont habillées de manière décolletée et provoquante, mais elles ne s’aperçoivent pas qu’elles sont plutôt assimilées à des proies, à conquérir comme des trophées. En Guinée, beaucoup de jeunes femmes sont désormais porteuses de ces fausses valeurs, qui se traduisent par l’achat de beaux vêtements et de produits de beauté de luxe, dont leurs familles n’ont pas les moyens. Elles adhèrent, à leur insu, à un style de vie de la bourgeoisie de consommation des Etats africains, composée essentiellement de prédateurs de l’économie responsables du sous-développement africain. C’est en adhérant à ce mode de vie avec la complaisance, voire la complicité de certains parents, que les jeunes filles cherchent à tout prix des relations avec des hommes aisés qui peuvent les entretenir. Parmi ceux-ci, il y a beaucoup de nouveaux riches arrogants. C’est ainsi qu’elles se retrouvent dans le cercle vicieux de la prostitution informelle, inconsciente ou consciente. Si la prostitution ne concernait que les filles pauvres des bas quartiers et des bidonvilles des Conakry, elle touche désormais de plus en plus les filles issues de familles relativement aisées. Ces dernières se prostituent pour accéder à des produits de luxe, tels que les mèches, qui coutent jusqu’à trois millions, alors que le salaire d’un cadre supérieur guinéen n’atteint même pas ce montant.  A notre avis, la seule manière d’aider nos sœurs à sortir de cette prison consiste d’abord à supprimer cette économie de beauté artificielle, ce qui n’est pas possible sans la participation des parents qui tolèrent, avec beaucoup de complaisance, les accoutrements de leurs filles. Par exemple, comment un père de famille peut-il tolérer que sa fille, qui ne travaille pas, porte un ensemble vestimentaire (y compris la coiffure)de la valeur de cinq millions, ce qui correspond à deux mois de son salaire s’il est cadre supérieur de la fonction publique, sans parler des parents ouvriers informels ou chômeurs, beaucoup plus nombreux en Guinée ? Les parents ont donc un grand rôle à jouer afin de mettre leurs filles à l’abri de certaines tentations, à travers la  surveillance, la répression, mais aussi l’éducation et la communication. Si nous ne pouvons pas interdire ces  produits de luxe, il faut au moins les saboter, en utilisant les media et le théâtre pour se moquer de la vision sérieuse de cette course effrénée de nos filles vers la beauté artificielle qui devrait  leur procurer  un mari ou un amant nanti.

 Nous devons également amener les jeunes à faire un bon usage de la nouvelle technologie qui, au lieu d’être un moyen d’accès aux informations et aux connaissances, a des effets pervers négatifs plus nombreux que son utilité pour la jeunesse guinéenne. Il est devenu, pour ces derniers, un refuge ou une échappatoire où ils se croient permis de tout faire.  Les jeunes en phase de socialisation, qui ont besoin d’être encadrés, échappent complètement au contrôle des parents. Nous continuons d’éduquer les jeunes selon la tradition, comme si les téléphones portables et l’internet n’existaient pas dans notre monde mondialisé, qui est devenu un village planétaire. Il est donc urgent de prendre en compte rapidement ces paramètres de la nouvelle technologie dans l’éducation des enfants. L’usage des  réseaux sociaux est un  couteaux à double tranchant qui, d’un côté, permet à tout le monde de se construire une image valorisante, mais qui, d’autre part, peut aussi se retourner contre  les usagers, en les humiliant jusqu’à les amener au suicide, comme cela arrive dans certains Pays européens. Il y a aussi un phénomène de curiosité et de voyeurisme qui entretient de tels phénomènes : cela nous concerne tous, car si nous ne regardons pas de tels phénomènes, les intéressés ne vont pas filmer et diffuser. C’est pourquoi il faut des mécanismes de régulation et de contrôle social, pour limiter cette curiosité, morbide mais humaine, qui amène les individus à regarder de telles scènes. Ces mécanismes existent déjà à la télé, où la pornographie n’est pas diffusée, mais sont  pratiquement absents sur l’internet, si bien que les réseaux sociaux sont en porte-à-faux avec les mécanismes de contrôle social de nos sociétés. De tels mécanismes sont encore plus nécessaires lorsque de telles scènes pornographiques visent à humilier une personne.

 Quant aux deux violeurs, ils se sont vraiment rabaissés dans cette vidéo où ils apparaissent comme deux males qui s’acharnent sur une femelle réduite en proie, d’où le caractère animalier de leur comportement. Ces images sont dignes d’un véritable film pornographique, qui contribue à rabaisser l’homme qui se distingue des animaux inférieurs par le tabou de l’inceste et la pudeur qui entoure la sexualité. Comme l’explique Claude Lévi-Strauss, la civilisation commence avec le tabou de l’inceste, car, à travers l’interdiction d’avoir des relations avec des femmes très proches (la femme, la sœur, la fille) l’homme ne se comporte plus comme un animal, dont la sexualité est guidée seulement par l’instinct. Au contraire, grâce  à la culture, l’homme a pu maitriser ses pulsions sexuelles. Il va jusqu’à donner des fonctions à sa sexualité au-delà de la reproduction biologique, notamment à travers la filiation, le lien social construit avec l’échange des femmes à travers le mariage et la transmission de l’héritage. Dans ce cas, en voulant jouir sexuellement de leur victime, pour satisfaire leur fantasmes et exprimer en même temps   leur puissance matérielle et financière (la scène a lieu dans un hôtel de luxe),  ils ont infligé  à cette femme une violence physique et morale qui risque de la détruire et d’humilier sa famille. Or,  les deux bourreaux violeurs  se sont rabaissés du même coup et ils ont humilié également leurs proches. C’est pourquoi tous les citoyens de la Guinée et du monde, ayant des sœurs, des filles, des nièces,  doivent se lever pour exprimer leur indignation face à de telles images abominables. Il faut aussi commencer à saboter de telles tentatives d’humiliation, en supprimant ces images des téléphones, en évitant de les partager et de les faire circuler.

Abdoulaye Wotem Sompare.

mercredi 7 septembre 2016

Le paradoxe de la régression du secteur minier guinéen


Le paradoxe guinéen réside du fait que dans plusieurs domaines, au lieu de progresser, en tirant les enseignements du passé pour mieux améliorer le présent et le futur, nous régressons plutôt. Tel est le cas du secteur minier guinéen, où les premiers contrats ont été signés  dans les années ‘60 et ’70, dans un contexte difficile d’isolement de la Guinée  par rapport aux puissances occidentales et surtout à la France. Le jeune pays venait d’accéder à l’indépendance, contre  la  volonté de la France qui avait déjà commencé à mettre en valeur la bauxite de Kassa, alors que  la  création  de la société de Fria était en cours.

La vision macroéconomique du premier régime guinéen consistait à s’appuyer sur le secteur minier afin de  développer les autre secteurs et surtout l’agriculture ,par effet d’entraînement : cette politique s’inspirait surement de la théorie économique du trickle down. Dans le cadre de la mise en valeur de la bauxite de Boké par la CBG, Compagnie Bauxite de Guinée, le président Sékou Toure s’était beaucoup battu pour la localisation de la production, c’est-à-dire la réalisation de toutes les étapes de la production sur place, de la transformation de la bauxite en alumine puis à la production del’ aluminium. Il était convaincu que la localisation de la production était plus avantageuse pour la Guinée, dans la mesure où elle contribuerait à créer plus d’emplois qualifiés  et plus de valeur ajoutée pour l’économie.

 

 Finalement,  la Guinée a été perdante, sur tous les plans, dans ses négociations  avec  des partenaires ayant plus de marges de manœuvre. La Guinée était  détentrice d’une rente minière, alors que les pays occidentaux et leurs entreprises multinationales détenaient  le capital financier et la rente technologique. Comme l’explique Bonnie Campbell[1], l’interpénétration des intérêts de plusieurs entreprises multinationales soutenues par leurs Etats et la solidarité que  cela implique n’ont  pas permis au jeune Etat guinéen d’atteindre tous ses objectifs. Des  gouvernements occidentaux   dont les entreprises, notamment Pecheney, Montecany, Alcoa,  étaient impliquées,  avaient naturellement  soutenu  la délocalisation, afin de créer plus d’emplois dans leurs pays dans un contexte de division internationale du travail. Or, la division internationale attribuait à cette époque, avant la mondialisation, les emplois qualifiés au pays développés du nord, comme les   Etats-Unis.  De plus, l’Etat guinéen  était pressé de signer parce que ses caisses étaient  vides, dans un contexte d’embargo et de sabotage économique de l’ancien Pays colonisateur , la France du General De Gaulle.

Finalement, la Guinée n’a pu détenir que les 50% du capital, alors que le reste appartient à ses partenaires étrangers. Ces derniers avaient obligé la Guinée à financer la construction des infrastructures de base, notamment les routes, les cités, les maisons, en lui faisant comprendre qu’elles reviendraient à la Guinée, qui pourrait les utiliser plus tard  à d’autres fins, différentes de la production de la bauxite.  Ils ont également bénéficié de plusieurs octrois fiscaux de la part de l’Etat guinéen qui cherchait à attirer rapidement des investisseurs étrangers 

De telles pertes, à l’époque, pourraient s’expliquer par l’insuffisance de la marge de manœuvre de la Guinée et le manque d’expérience et de niveau de scolarisation de ses négociateurs, car le cerveau moteur de la Guinée dans toutes ces opérations était le Président autodidacte , qui n’avait bénéficié que  de six ans d’instruction à l’école primaire. D’ailleurs, Jacques Larrue[2] rapporte dans son ouvrage qu’il était surpris de voir Sékou Touré utiliser ses petites notions acquises à l’école primaire, notamment la règle de trois, pour défendre les intérêts  de la Guinée. C’est dans ce contexte que les entreprises minières ont été créées. Malgré la perte de la Guinée et les injustices dont elle a été victime, toujours dénoncées par  le premier président, elle n’avait jamais renoncé à intégrer ces entreprises dans l’économie locale. Même si cet objectif n’a jamais pu être entièrement atteint, les préfectures de Boké et de Fria ont bénéficié quand même de l’implantation industrielle, à travers la création des infrastructures, notamment la route, le chemin de fer, le port de Kamsar. C’est dans ce but que OFAB (Office d’Aménagement de Boké), qui est devenu ANAIM, a été créé pour construire, entretenir et intégrer les infrastructures minières dans l’économie locale et nationale.

Pendant la première République socialiste, les salaires étaient plus bas, mais les travailleurs bénéficiaient de meilleures conditions de vie et protection sociale, car  ils recevaient des denrées alimentaires, des soins gratuits, des logements équipés avec accès à l’eau et à l’électricité.  D’ailleurs, les syndicats sont parvenus à préserver une bonne partie de ces acquis jusqu’à nos jours. Le régime libéral de la deuxième République du Général Lansana Conté a contribué à élever le niveau de vie et le pouvoir d’achat des travailleurs des zones minières, à travers l’augmentation salariale.

Après 50 ans d’exploitation minière, l’usine de Fria est fermée et  les habitants de cette ville, qui était une vitrine de la modernité, sont victimes de la paupérisation. La gestion calamiteuse de Fria par la deuxième République et le manque d’information des syndicats dans un contexte de corruption n’ont pas favorisé sa survie. Quant à la Compagnie Bauxite de Guinée (CBG) ,ses zones industrielles constituent  toujours une enclave moderne dans un Pays sous-développé, mais il y a lieu de noter qu’elle demeure de nos jours  la meilleure entreprise de Guinée en ce qui concerne la capacité d’offrir aux employés de bonnes conditions de travail et la sécurité de l’emploi.

C’est pourquoi  aujourd’hui,   au moment où d’autres entreprises telles que Rio Tinto nous promettent monts et merveilles,  nous devons nous appuyer sur les acquis et les limites de la CBG pour signer de nouveaux contrats miniers. Ce qui est paradoxal et révoltant, les nouvelles sociétés minières qui ont été créées récemment, par exemple à Forecariah, Katougouma, Dapolon, dans la région de Boké, sont encore moins intégrées dans l’économie locale que la CBG et Fria, ou la SAG même. Il s’agit d’entreprises qui ne viennent que pour extraire la bauxite et l’envoyer, sans construire de routes, ni de port. On fait croire aux populations locales, de manière hypocrite, qu’elles pourraient obtenir des emplois, mais en réalité ces exploitations vont contribuer à dégrader l’environnement et engendrer des problèmes sociaux, comme on a pu  le constater, la semaine dernière, à travers des manifestations dans le village de Katougouma. Ces nouvelles installations minières risquent de renforcer les identités ethniques et régionalistes, sources de conflit, alors que l’entreprise de Fria avait été un creuset de toutes les ethnies, une vitrine de la multiethnicité.

Le problème  d’attribution des emplois revendiqués par les communautés de la Guinée Forestière, de Siguiri et dernièrement dans la région de Boké, est à notre avis un faux débat que l’on doit dépasser. Il faut faire comprendre aux jeunes que lorsqu’une entreprise est installée et intégrée dans une localité donnée, ses populations auraient forcément des retombées, si elles ont des ressources humaines adéquates. Or, les entreprises qui s’installent dans nos  villages ne peuvent pas y trouver toutes les compétences qu’elles recherchent : elles sont donc obligées d’élargir leur bassin de l’emploi.  Je suis originaire de Boké, mais les emplois du secteur minier n’appartiennent pas qu’à nous, les ressortissants des zones minières : de la même manière l’or de Siguiri et le fer de la Guinée forestière n’appartiennent pas qu’aux ressortissants de ces localités.  Ce sont de bonnes négociations, où l’Etat impose aux entreprises de garantir de bonnes conditions de travail et de vie à leurs employés, qui pourront permettre à tous les Guinéens se profiter des ressources de notre sol. C’est une bonne politique fiscale qui peut permettre aux collectivités locales de bénéficier de ristournes, à travers les taxes payées par les entreprises qui s’installent dans leurs localités. Enfin, c’est la formation des jeunes de ces localités qui leur permettra d’être embauchés. Cessons de croire qu’on nous donnera des emplois comme des cadeaux : ce sont des promesses ayant le seul objectif de signer des contrats. Concentrons-nous plutôt sur la réalisation d’études d’impact sérieuses, soucieuses de comprendre véritablement l’impact socio-économique  de l’installation minière sur la vie des populations locales et sur leur environnement. 

Dr Abdoulaye Wotem Sompare.

Sociologue du travail, spécialiste du secteur minier guinéen et des questions de développement.




[1] Campbell, B. 1983. Les enjeux de la bauxite. La Guinée face aux multinationales de l’aluminium. Montréal : Presses Universitaires de Montréal.
[2] Larrue, J. 1997. Fria en Guinée, première usine d’Alumine en terre africaine. Paris : Karthala