vendredi 15 septembre 2017

Les émeutes de Boké: de l'amateurisme politicien aux solutions durables





Il y a 5 mois, nous avons assisté, à Boké, à des émeutes très violentes, au cours desquelles les jeunes avaient exprimé leur colère contre le gouvernement, les autorités préfectorales et les entreprises minières chinoises qui venaient de s’implanter dans la région. Cette semaine, nous observons encore des manifestations très violentes des populations des quartiers périphériques de la ville minière de Kamsar, puis celles de Boké. Ce qui est frappant, les manifestants des deux plus grandes agglomérations urbaines, situées à 55km l’une de l’autre, ont fait exactement la même revendication en réclamant de l’électricité, qui apparait comme le gros arbre qui cache une forêt de problèmes auxquels les habitants de Boké sont confrontés. L’électricité n’est que la cause immédiate et apparente de leurs révoltes.  Cela montre que les populations de Kakande sont de plus en plus conscientes de partager les mêmes conditions de vie qui leur confèrent désormais une forte identité.  Or la sociologie montre que les actions collectives menées par des individus qui partagent une forte identité sont très difficiles à affaiblir.  Comme nous avons déjà souligné dans un précédent article, les mouvements sociaux auxquels les populations adhèrent pendant très longtemps ont des causes profondes, sur lesquelles les dirigeants doivent se pencher pour trouver une solution durable. Le gouvernement ne saurait résoudre une crise sociale si sérieuse sans établir un dialogue franc et sincère avec les populations, en les écoutant suffisamment avant de prendre des engagements dans la mesure de ses possibilités. Or, les autorités étatiques n’ont cherché qu’à trouver, jusqu’à présent, des solutions réactives de bricolage avec beaucoup d’amateurisme. Pour calmer les jeunes de Boké, le président s’était contenté d’offrir 70 camions à la jeunesse de cette localité. Ensuite, depuis quelques mois, les sociétés minières chinoises, au premier rang desquelles se trouve la SMB (Société Minière de Boké), offrent des dons tout en procédant à des dédommagements aux populations riveraines de ses zones d’implantation. Par exemple, à l’occasion de la fête de Tabasky elles ont offert des moutons et du riz dans certaines localités de la région. Mais il s’agit là d’actions très dérisoires, pour ne pas dire ridicules, par rapport à l’ampleur des impacts négatifs de l’exploitation minière. Parmi ceux-ci, on peut citer la dégradation de l’environnement, la privation des populations de leurs terres destinées à l’agriculture, l’inflation des prix des denrées de première nécessité, l’insécurité et le surpeuplement des écoles, insuffisantes pour répondre à la demande scolaire d’une population qui a énormément augmenté suite à l’arrivée des ouvriers. De plus, ces implantations minières ont suscité beaucoup d’espoirs chez les populations, qui étaient convaincues que les nouvelles entreprises allaient contribuer à la création de plusieurs emplois et au développement local de la région. Or, toutes ces attentes n’ont pas été satisfaites pour plusieurs raisons que nous allons détailler.
Tout d’abord, les implantations et les exploitations minières n’ont pas été précédées de sérieuses études d’impact- socio-économiques, ou elles n’ont pas respecté les recommandations des experts socio- anthropologues et des spécialistes de l’environnement. Les populations riveraines n’ont pas été suffisamment informées et préparées à une implantation d’une telle ampleur, à ses inconvénients et ses avantages sur le plan économique et social. Tous les habitants des localités et les originaires de la région de Boké que j’ai rencontré sont dépassés par la rapidité, voire la brutalité et le manque de transparence avec lesquels les entreprises ont commencé l’exploitation minière. Ils sont aussi désagréablement surpris de l’ampleur et de l’intensité des exploitations, qui peuvent être mesurées par le nombre important des camions qui circulent et stationnent dans la région, en encombrant et en dégradant les routes et en exposant la population aux accidents.  
De surcroit, ces entreprises ne créent pas suffisamment d’emploi, parce que nous n’assistons pas à une localisation de la production, c’est-à-dire à une transformation de la bauxite en alumine, puis en aluminium sur place. Même CBG, qui embauchait dans le passé jusqu’à 4000 salariés, n’a pas pu procéder à une telle transformation : elle ne fait qu’extraire la bauxite, la sécher et la transporter à l’état brut dans les bateaux. Cependant, elle a créé un minimum d’infrastructures, notamment toute la Cité de Kamsar, une enclave moderne, avec l’eau et l’électricité, des routes, un hôpital et une école. Or, les nouvelles sociétés chinoises n’ont même pas bitumé les routes et construit des ports. La bauxite est transportée à l’aide des barques dans les bateaux et les camions qui la transportent soulèvent beaucoup de poussière qui dégrade l’environnement et la santé des riverains. Donc, cette installation minière ne contribue pas au développement local de la région, mais plutôt à la dégradation de la qualité de vie des populations. Nous assistons à un déséquilibre entre l’exploitation abusive d’une région très riche en ressources naturelles et l’extrême pauvreté des populations.  C’est ce qui constitue vraiment la cause profonde des révoltes des populations, qui se sentent pillées et sous-estimées. Après les premières émeutes de Boké, le gouvernement a opté pour une approche plus communautaire et politique, qui consistait à transformer ce problème en ressource politique pour le Président et à amadouer les populations. Les entreprises minières ont été encouragées à offrir des dons aux communautés locales, qui n’ont été, finalement, que des calmants qui n’ont pas endormi les populations pendant longtemps. D’ailleurs, les émeutes en cours n’ont fait que montrer les limites, voire les effets pervers d’une telle approche, que j’ai déjà critiqué dans ma première étude sur le secteur minier, il y a plus de dix ans .  D’ailleurs, l’approche communautaire, comme nous l’avons vu en haute Guinée et en Guinée forestière,  crée plus de problèmes qu’elle ne résout, dans la mesure où elle fait croire aux ressortissants des localités d’implantation qu’ils seront les premiers bénéficiaires de l’emploi. Les ressources naturelles de la Guinée appartiennent à tous les Guinéens mais, lorsque leur exploitation est bien intégrée dans les économies locales, les populations riveraines seront naturellement les premiers et les principaux bénéficiaires. Cela dépendra donc de leur capacité d’appropriation à travers les initiatives locales. C’est pourquoi, au lieu de distribuer des dons, il faut plutôt contribuer au renforcement des capacités des populations locales, à travers des formations.
 Finalement, cette crise est révélatrice des défaillances de la démocratisation de notre pays, dans la mesure où la démocratie ne se limite pas à l’organisation des élections. Elle doit se traduire dans les consultations des élus du peuple, au niveau national et régional, de la sociétés civiles, des universitaires qui détiennent l’expertise sur ces questions. Elle doit s’appuyer sur une communication politique transparente, visant à rendre compte aux populations des actions des autorités, mais aussi à écouter les demandes, les revendications et les inquiétudes des populations à travers leurs représentants. Bref, il faut un cadre de transparence et de dialogue pour nous mettre à l’abri de la violence et permettre une meilleure mise en valeur de nos ressources.
Dr Abdoulaye Wotem Somparé
awsompare@gmail.com
Sociologue du travail et spécialiste du secteur minier guinéen.

mercredi 30 août 2017

Les révendications catégorielles des assistants et l'intéret de l'enseignement supérieur guinéen



Depuis les dernières grèves  de revendication des enseignants, nous assistons à une division au sein d’une même catégorie socioprofessionnelle défavorisée et dévalorisée en Guinée, liée au manque de solidarité. C’est pourquoi dès l’acceptation des revendications catégorielles des enseignants contractuels du secondaire, ces derniers se sont désolidarisés de  leurs ainés, en refusant de poursuivre la grève. Pour une fois, le syndicat des enseignants a fait en Guinée une revendication qui est plus professionnelle que politique, en cherchant à comparer les salaires des enseignants de l’enseignement supérieur des Pays voisins, notamment le Sénégal, la Cote d’Ivoire, le Bénin et la Guinée. Les jeunes enseignants qui cherchaient à être recrutés et les vieux enseignants proches de la retraite sont sortis gagnants, car les mesures acceptées par le Ministère étaient plus favorables à leurs intérêts catégoriels. Je pense par exemple aux primes d’ancienneté et au recrutement des jeunes contractuels, même si, à cause de la corruption et des processus d’embauche peu transparents,   ce ne sont pas  forcément les plus méritant qui  ont intégré la fonction publique. Cela dit, le fait de régulariser les enseignants contractuels constitue un grand pas de notre système éducatif, qu’il faut préserver, si nous raisonnons en termes d’acquis sociaux en Guinée.
Depuis un mois, il a été annoncé aussi l’augmentation des salaires des enseignants du supérieur, en fonction des diplômes et des grades académiques. Du coup, des salaires qui n’atteignent pas 3 millions vont passer de 6 à 8, voire 10 millions, selon que les enseignants concernés soient des maitres assistants, des maitres de conférences ou des professeurs. Or, pour être maitre-assistant il faut être titulaire d’une thèse de doctorat, dont les détenteurs ne sont pas nombreux en Guinée. Certes il y a , dans l’enseignement supérieur, des maitrisards d’un très bon niveau ; dans mon domaine, la sociologie, je rencontre des collègues qui ont une expérience importante dans les enquêtes de terrain. Or, ils n’ont pas eu la possibilité, le temps, l’opportunité ou le courage de faire des études de troisième cycle aboutissant à l’obtention d’une thèse de doctorat. Du coup, ce sont ces derniers qui se sentent lésés, voire marginalisés par les récentes décisions, d’autant plus qu’ils donnent beaucoup de cours. Il y a lieu de reconnaitre aussi que beaucoup d’enseignants chercheurs guinéens sont utilisées par les Institutions Internationales et les ONG, pour lesquels ils travaillent au détriment de leur progression académique, dans le cadre de la recherche appliquée.  
Demandons-nous si ces enseignants, appelés assistants, le sont vraiment au sens académique du terme : partout, un assistant à l’Université  est un doctorant ou un docteur. A notre humble avis, ils doivent se montrer plus solidaires et prendre le train en marche, en revendiquant plutôt l’obtention de bourses pour pouvoir préparer leurs Masters et leurs thèses.  Ces assistants doivent  considérer  que ces mesures valorisent le métier d’enseignant à l’Université, tout en incitant à la recherche scientifique à travers des primes de publication dans les revues scientifiques. C’est là le mérite du jeune ministre Yero Baldé et de son équipe.  La catégorie socio-professionnelle des enseignants du supérieur n’a aucun intérêt à se diviser : il faut plutôt considérer ces mesures comme des acquis à préserver, car elles amènent à rehausser le niveau de l’enseignement supérieur guinéen, en attirant les personnes les plus qualifiées dans les salles de classe. Il faut aussi reconnaitre qu’il n’est pas normal d’enseigner à l’Université sans être au moins doctorant : il s’agit là d’une anomalie. C’est donc dans le sens de la qualification que les assistants doivent lutter, en demandant à être soutenus par l’Etat dans leur formation ultérieure et aussi à pouvoir mettre en avant, à travers des crédits et des équivalences, leur expérience d’enseignement et de terrain. D’ailleurs, il y a beaucoup d’enseignants qui sont titulaires d’une maitrise et d’un Master qui sont très pédagogues et performants et qui ont un immense potentiel à développer à travers la préparation d’une thèse de doctorat et de publications dans les revues scientifiques.  
Dr Abdoulaye Wotem Somparé
Enseignant-chercheur à l’Université Sonfonya et Kofi Annan de Guinée

mercredi 2 août 2017

Les résultats du Bac 2017: échec des élèves ou d'un système éducatif qui oppose public et privé?


Cet article veut souligner les effets pervers de deux décisions importantes prises par l’Etat, notamment la réduction drastique du nombre de bacheliers, liée à la suppression des notes de cours,  et la volonté d’orienter tous les bacheliers vers les Universités publiques.

Le résultats du bac de cette année avec un taux de réussite trop bas ( 27,5%) est étonnement perçu et interprété par les gouvernants et beaucoup de citoyens guinéens comme une performance, voire un exploit du ministère de l’enseignement préuniversitaire. Or, de tels mauvais résultats constituent plutôt un échec d’un système éducatif à bout de souffle et qui demande d’être reformé profondément.  Cela signifie que plus de la moitié des étudiants guinéens n’ont pas le niveau leur permettant de franchir le seuil de l’Université. Certes, le fait d’éviter de repêcher les candidats en se référant a leurs notes de cours, qui sont souvent falsifiées par leurs établissements, n’est pas mauvais en soi, dans la mesure où il permet de soumettre les écoliers à une évaluation plus rigoureuse pour un meilleur contrôle des connaissances. La prolifération des écoles privées, dans une situation de concurrence, sans un bon contrôle du Ministère en charge, fait en sorte que chaque école cherche à avoir le meilleur taux de succès au bac, pour favoriser les inscriptions.

Cela dit, nous avons plutôt assisté à une évaluation plus sélective, dont le but est de diminuer le nombre  de bacheliers et de réduire, du même coup, les couts de la formation en les orientant uniquement dans les universités publiques.  Or, un système éducatif performant doit plutôt opter pour une évaluation formative. L’école doit être un lieu d’acquisition des connaissances scientifiques et de formation globale de l’individu, pour faire de lui une personne épanouie et un bon citoyen de son Pays.  C’est pourquoi, avant de décider de supprimer les notes de cours, il fallait préparer davantage les candidats en prenant des mesures d’accompagnement, notamment du soutien scolaire. Si l’objectif de l’examen est d’amener les élèves à apprendre leurs cours, en sanctionnant leur formation, il est d’ailleurs possible d’organiser une deuxième session de rattrapage qui doit être réalisée dans les mêmes conditions d’exigence et de rigueur que la précédente. De plus, le fait de n’avoir que trois options diminue la chance de réussite scolaire de beaucoup de candidats, tout en contraignant  d’autres à rater leur vocation en faisant des choix par défaut. C’est pourquoi il est maintenant urgent de créer des bacs professionnels en Guinée. C’est ce qui va contribuer également à valoriser la formation professionnelle, en incitant ainsi beaucoup de jeunes à s’orienter vers les métiers  qui les mettraient à l’abri du chômage.

Les nouvelles dispositions prises par le MEPU par rapport au Baccalauréat s’inspirent d’une rigueur qui est souhaitable dans le contexte d’un système éducatif miné par la corruption et par des logiques où l’école apparait plus comme un lieu de distribution de diplômes que comme une institution chargée de la transmission du savoir.  Or, la rigueur seule n’est pas suffisante si elle n’est pas accompagnée par une véritable réforme visant à rehausser la qualité de la formation. De tels  examens aux résultats catastrophiques ne contribuent pas à augmenter le nombre de cadres et de techniciens dont le pays a besoin, contrairement à la vision néolibérale de la réforme des systèmes éducatifs prônée par les technocrates de la Banque Mondiale. Ils contribuent également à la mise en place d’un système éducatif élitiste, source d’inégalité sociale. D’ailleurs plusieurs études sociologiques en Afrique ont montré que seule la sélection ne rend pas un système éducatif performant : elle peut même déboucher sur une sélectivité pathologique qui créé ainsi des goulots d’étranglements. Dans de telles conditions, seuls les élèves issus de familles de cadres aisées ont plus de chance de réussir à l’école, car leurs familles peuvent adopter certaines mesures (écoles privées, répétiteurs, achat de livres et ordinateurs etc.) qui favorisent leur réussite.  Pour lutter contre l’inégalité scolaire, l’Etat doit tendre la main aux élèves issues des  familles et des communautés pauvres, surtout en milieu rural, en les rapprochant de l’institution scolaires et  en créant des mesures d’accompagnement pour les élèves en difficulté scolaire.

En ce qui concerne l’orientation des élèves  dans l’enseignement supérieur, elle doit ne doit pas avoir pour unique objectif de réduire les couts  de la formation en opposant, de manière stérile et manichéenne, économiciste et simpliste, les Universités publiques et privées.

Les deux systèmes doivent être complémentaires : chaque partie doit utiliser les atouts de l’autre. Les Universités privées ne sauraient  faire l’économie de l’expérience et des acquis des Universités publiques : c’est d’ailleurs ce qu’elles ont fait intelligemment, en recrutant les enseignants fonctionnaires les plus qualifiés.  De plus, certaines  Universités ont créé des partenariats avec les Universités publiques de la Guinée et de la sous-région, comme Cheikh Anta Diop de Dakar.  Si l’UNC ou Kofi Annan font venir des enseignants plus qualifiés des Pays voisins, cela doit être considéré comme un acquis à préserver.

Les Universités privées ont des atouts sur lequel l’Etat peut s’appuyer, par exemple des systèmes d’évaluation plus rigoureux . A  l’Université Kofi Annan il y a  une bibliothèque moderne, meilleure par rapport à celle du public ; dans un contexte de partenariat, les étudiants de Gamal et de Sonfonya pourraient aussi consulter ses livres. Ils pourraient également bénéficier de l’expertise de certains enseignants étrangers, dont  les Universités privées payent les honoraires, en les faisant venir pour des missions. Cette complémentarité ne peut se réaliser que dans un contexte où les Universités privées respectent certains critères académiques. Dans ce cas, à notre avis, le rôle de l’Etat est de garantir le respect de ces normes et de ces critères et d’amener les Institutions d’enseignement privées à rehausser leur niveau. Il faut reconnaitre qu’il y a de petites Universités qui sont loin de respecter les critères académiques : celles-ci ont tout intérêt à se regrouper pour mutualiser les moyens et conjuguer les efforts.  Nous allons ainsi parvenir à une situation bien connues dans les Pays Occidentaux, où dans chaque grande ville il y a une Université publique avec deux ou trois grandes Universités privées, qui se présentent comme une alternative de qualité.

 Sur le plan économique et social, n’oublions pas non plus que les Universités privées offrent des emplois à des centaines d’enseignants qui peuvent ainsi faire vivre leurs familles et jouir d’un minimum de pouvoir d’achat, nécessaire pour le bon fonctionnement de l’économie nationale. Les Universités privées favorisent ainsi l’insertion professionnelle des jeunes brillants tout les engageant dans un processus de formation continue, à l’instar de plusieurs jeunes enseignants qui sont en train de préparer, à présent, des Masters et des doctorats.

mardi 25 juillet 2017

La migration: aube et crépuscule d'une illusion



Hier, en me promenant dans la ville de Milano, capitale économique de l’Italie, je voyais plus de jeunes africains que d’habitude, qui prenaient des photos dans les plus beaux endroits de la ville. Ces photos seront sans doute aussitôt publiées sur facebook, comme  d’habitude,  où les parents et amis restés  dans les Pays d’origine pourront les regarder, en les percevant comme les images du bonheur de ceux qui ont échappé à la pauvreté de l’Afrique, à ses rues et bidonvilles insalubres jonchées d’ordures. En se retrouvant dans un tel environnement de propreté et de luxe, ils bénéficient ainsi automatiquement  d’une mobilité (promotion) résidentielle affichée, mais qui n’est pas réelle. C’est comme si toute cette infrastructure et le bien-être matériel qui les entourent leur appartenaient. D’où le caractère illusoire de leur promotion. Les deux mondes sont opposés de manière dichotomique : les Pays d’origine sont les lieux de la pauvreté, du malheur, du sous-développement, alors que le Pays d’accueil (où leurs conditions de vie sont souvent dégradantes) sont représentés dans ces images comme les lieux du bonheur. A présent, ces jeunes enthousiastes pour ne pas dire euphoriques, plus soucieux de faire leur autopromotion via internet, sont engagés dans un processus d’intégration et de promotion sociale dans des Pays européens confrontés à une crise économique et sociale, qui a  pour corollaire la montée du racisme et de la xénophobie. Ce qui est paradoxal, les jeunes italiens, dont le taux de chômage est l’un des plus élevé en Europe, deviennent de plus en plus pessimistes ; les plus diplômés d’entre eux cherchent à partir vers des Pays comme l’Angleterre, l’Allemagne ou les Etats-Unis. C’est pourquoi ils ne peuvent comprendre comment tous ces jeunes ont risqué leur vie pour venir ici, si ce n’est que pour fuir la guerre et la faim. Or, disons-nous la vérité, la majeure partie des jeunes qui quittent les Pays de l’Afrique Occidentale, notamment la Guinée et le Sénégal, n’ont fui ni la famine, ni la guerre.  Mais ces derniers, dont la plupart ont échoué dans leur processus de promotion sociale sur place, justifient leur émigration par ces fléaux.  Ces jeunes ont pris le risque de traverser la Méditerranée parce qu’ils étaient convaincus qu’une fois arrivés sur les côtes européennes, ils  auraient atteint leur ultime objectif. Aux yeux de leurs amis et parents, ils apparaissent comme les survivants miraculés, voir les héros courageux qui ont osé affronter une traversée périlleuse où ils ont risqué leur vie. Mais la nouvelle traversée, celle de l’intégration et de la réussite dans le Pays d’accueil, est certes moins dangereuse mais longue et laborieuse. Or, les jeunes âgés de 20 à 30 ans, nouvellement arrivés, contents et rayonnants, sont loin de l’imaginer : ils ne savent pas encore ce qui les attend sur l’autre rive, lorsqu’ils auront quarante ans ou cinquante ans dans ce Pays.  Telle est la situation de cet autre Africain, âgé de près de cinquante ans, que j’ai rencontré à dix-huit heures, après ma promenade, lorsque je rentrais à la maison, assis au pied d’un immeuble habité par  beaucoup de nouveaux couples de classe moyenne. En pensant que j’étais sénégalais, il m’a adressé une salutation en wolof ; comme d’habitude, j’ai répondu en français, pour lui faire comprendre que j’étais guinéen. Lorsque je lui ai demandé s’il était logé là-bas, à la recherche d’un voisin africain, il m’a dit qu’il était venu pour travailler pendant trois heures, car il est chargé du nettoyage de l’immeuble . « C’est difficile, mon frère. Je suis là depuis vingt ans, mais c’est le travail, il faut travailler pour gagner sa vie ». Ce cinquantenaire, qui a déjà remonté le premier versant de la montagne de sa vie, parsemé d’embuches, n’avait plus le même enthousiasme que les jeunes nouvellement arrivés.  Il entame désormais le versant descendant de son chemin, avec moins d’illusions et moins d’élan, dans un discours teinté d’amertume par rapport à sa vie italienne. A quarante ou à cinquante ans il devient beaucoup plus difficile de travailler en faisant de petits boulots: on a moins de force physique et on peut ressentir cela comme une humiliation.  Il attendait son heure de travail à dix-neuf heures, au crépuscule de la journée et peut-être de sa vie, où il n’a pas pu obtenir tout ce dont il rêvait quand il était jeune. Ces réalités des Africains très mal intégrés en France, mais surtout en Italie, font apparaitre les migrants comme les personnages de films tragiques, dont le parcours suscite beaucoup d’illusion et d’espoir, mais les acteurs redeviennent, vers la fin du film, des victimes. Mais malheureusement cette tragédie existentielle n’est jamais montrée aux parents et amis restés en Afrique, auxquels on veut plutôt prouver que ses rêves de réussite se sont réalisés.  C’est pourquoi tous les Africains qui ont eu l’occasion de connaitre ces réalités ont le devoir de ne pas les occulter, pour ne pas continuer à entretenir l’immigration clandestine, source de paupérisation des villages et des familles, et de pertes en vie humaine. De plus, ces images des débarquements des migrants, perçus comme des individus qui fuient la famine,  contribuent à rabaisser les Africains, déjà maltraités par le racisme.Mon propos n'est pas d'occulter le problème africains, mais de partager mes réflexions sur les itinéraires existentiels des migrants, tout en montrant que l'émigration ne représente pas la solution.