mercredi 2 août 2017

Les résultats du Bac 2017: échec des élèves ou d'un système éducatif qui oppose public et privé?


Cet article veut souligner les effets pervers de deux décisions importantes prises par l’Etat, notamment la réduction drastique du nombre de bacheliers, liée à la suppression des notes de cours,  et la volonté d’orienter tous les bacheliers vers les Universités publiques.

Le résultats du bac de cette année avec un taux de réussite trop bas ( 27,5%) est étonnement perçu et interprété par les gouvernants et beaucoup de citoyens guinéens comme une performance, voire un exploit du ministère de l’enseignement préuniversitaire. Or, de tels mauvais résultats constituent plutôt un échec d’un système éducatif à bout de souffle et qui demande d’être reformé profondément.  Cela signifie que plus de la moitié des étudiants guinéens n’ont pas le niveau leur permettant de franchir le seuil de l’Université. Certes, le fait d’éviter de repêcher les candidats en se référant a leurs notes de cours, qui sont souvent falsifiées par leurs établissements, n’est pas mauvais en soi, dans la mesure où il permet de soumettre les écoliers à une évaluation plus rigoureuse pour un meilleur contrôle des connaissances. La prolifération des écoles privées, dans une situation de concurrence, sans un bon contrôle du Ministère en charge, fait en sorte que chaque école cherche à avoir le meilleur taux de succès au bac, pour favoriser les inscriptions.

Cela dit, nous avons plutôt assisté à une évaluation plus sélective, dont le but est de diminuer le nombre  de bacheliers et de réduire, du même coup, les couts de la formation en les orientant uniquement dans les universités publiques.  Or, un système éducatif performant doit plutôt opter pour une évaluation formative. L’école doit être un lieu d’acquisition des connaissances scientifiques et de formation globale de l’individu, pour faire de lui une personne épanouie et un bon citoyen de son Pays.  C’est pourquoi, avant de décider de supprimer les notes de cours, il fallait préparer davantage les candidats en prenant des mesures d’accompagnement, notamment du soutien scolaire. Si l’objectif de l’examen est d’amener les élèves à apprendre leurs cours, en sanctionnant leur formation, il est d’ailleurs possible d’organiser une deuxième session de rattrapage qui doit être réalisée dans les mêmes conditions d’exigence et de rigueur que la précédente. De plus, le fait de n’avoir que trois options diminue la chance de réussite scolaire de beaucoup de candidats, tout en contraignant  d’autres à rater leur vocation en faisant des choix par défaut. C’est pourquoi il est maintenant urgent de créer des bacs professionnels en Guinée. C’est ce qui va contribuer également à valoriser la formation professionnelle, en incitant ainsi beaucoup de jeunes à s’orienter vers les métiers  qui les mettraient à l’abri du chômage.

Les nouvelles dispositions prises par le MEPU par rapport au Baccalauréat s’inspirent d’une rigueur qui est souhaitable dans le contexte d’un système éducatif miné par la corruption et par des logiques où l’école apparait plus comme un lieu de distribution de diplômes que comme une institution chargée de la transmission du savoir.  Or, la rigueur seule n’est pas suffisante si elle n’est pas accompagnée par une véritable réforme visant à rehausser la qualité de la formation. De tels  examens aux résultats catastrophiques ne contribuent pas à augmenter le nombre de cadres et de techniciens dont le pays a besoin, contrairement à la vision néolibérale de la réforme des systèmes éducatifs prônée par les technocrates de la Banque Mondiale. Ils contribuent également à la mise en place d’un système éducatif élitiste, source d’inégalité sociale. D’ailleurs plusieurs études sociologiques en Afrique ont montré que seule la sélection ne rend pas un système éducatif performant : elle peut même déboucher sur une sélectivité pathologique qui créé ainsi des goulots d’étranglements. Dans de telles conditions, seuls les élèves issus de familles de cadres aisées ont plus de chance de réussir à l’école, car leurs familles peuvent adopter certaines mesures (écoles privées, répétiteurs, achat de livres et ordinateurs etc.) qui favorisent leur réussite.  Pour lutter contre l’inégalité scolaire, l’Etat doit tendre la main aux élèves issues des  familles et des communautés pauvres, surtout en milieu rural, en les rapprochant de l’institution scolaires et  en créant des mesures d’accompagnement pour les élèves en difficulté scolaire.

En ce qui concerne l’orientation des élèves  dans l’enseignement supérieur, elle doit ne doit pas avoir pour unique objectif de réduire les couts  de la formation en opposant, de manière stérile et manichéenne, économiciste et simpliste, les Universités publiques et privées.

Les deux systèmes doivent être complémentaires : chaque partie doit utiliser les atouts de l’autre. Les Universités privées ne sauraient  faire l’économie de l’expérience et des acquis des Universités publiques : c’est d’ailleurs ce qu’elles ont fait intelligemment, en recrutant les enseignants fonctionnaires les plus qualifiés.  De plus, certaines  Universités ont créé des partenariats avec les Universités publiques de la Guinée et de la sous-région, comme Cheikh Anta Diop de Dakar.  Si l’UNC ou Kofi Annan font venir des enseignants plus qualifiés des Pays voisins, cela doit être considéré comme un acquis à préserver.

Les Universités privées ont des atouts sur lequel l’Etat peut s’appuyer, par exemple des systèmes d’évaluation plus rigoureux . A  l’Université Kofi Annan il y a  une bibliothèque moderne, meilleure par rapport à celle du public ; dans un contexte de partenariat, les étudiants de Gamal et de Sonfonya pourraient aussi consulter ses livres. Ils pourraient également bénéficier de l’expertise de certains enseignants étrangers, dont  les Universités privées payent les honoraires, en les faisant venir pour des missions. Cette complémentarité ne peut se réaliser que dans un contexte où les Universités privées respectent certains critères académiques. Dans ce cas, à notre avis, le rôle de l’Etat est de garantir le respect de ces normes et de ces critères et d’amener les Institutions d’enseignement privées à rehausser leur niveau. Il faut reconnaitre qu’il y a de petites Universités qui sont loin de respecter les critères académiques : celles-ci ont tout intérêt à se regrouper pour mutualiser les moyens et conjuguer les efforts.  Nous allons ainsi parvenir à une situation bien connues dans les Pays Occidentaux, où dans chaque grande ville il y a une Université publique avec deux ou trois grandes Universités privées, qui se présentent comme une alternative de qualité.

 Sur le plan économique et social, n’oublions pas non plus que les Universités privées offrent des emplois à des centaines d’enseignants qui peuvent ainsi faire vivre leurs familles et jouir d’un minimum de pouvoir d’achat, nécessaire pour le bon fonctionnement de l’économie nationale. Les Universités privées favorisent ainsi l’insertion professionnelle des jeunes brillants tout les engageant dans un processus de formation continue, à l’instar de plusieurs jeunes enseignants qui sont en train de préparer, à présent, des Masters et des doctorats.

mardi 25 juillet 2017

La migration: aube et crépuscule d'une illusion



Hier, en me promenant dans la ville de Milano, capitale économique de l’Italie, je voyais plus de jeunes africains que d’habitude, qui prenaient des photos dans les plus beaux endroits de la ville. Ces photos seront sans doute aussitôt publiées sur facebook, comme  d’habitude,  où les parents et amis restés  dans les Pays d’origine pourront les regarder, en les percevant comme les images du bonheur de ceux qui ont échappé à la pauvreté de l’Afrique, à ses rues et bidonvilles insalubres jonchées d’ordures. En se retrouvant dans un tel environnement de propreté et de luxe, ils bénéficient ainsi automatiquement  d’une mobilité (promotion) résidentielle affichée, mais qui n’est pas réelle. C’est comme si toute cette infrastructure et le bien-être matériel qui les entourent leur appartenaient. D’où le caractère illusoire de leur promotion. Les deux mondes sont opposés de manière dichotomique : les Pays d’origine sont les lieux de la pauvreté, du malheur, du sous-développement, alors que le Pays d’accueil (où leurs conditions de vie sont souvent dégradantes) sont représentés dans ces images comme les lieux du bonheur. A présent, ces jeunes enthousiastes pour ne pas dire euphoriques, plus soucieux de faire leur autopromotion via internet, sont engagés dans un processus d’intégration et de promotion sociale dans des Pays européens confrontés à une crise économique et sociale, qui a  pour corollaire la montée du racisme et de la xénophobie. Ce qui est paradoxal, les jeunes italiens, dont le taux de chômage est l’un des plus élevé en Europe, deviennent de plus en plus pessimistes ; les plus diplômés d’entre eux cherchent à partir vers des Pays comme l’Angleterre, l’Allemagne ou les Etats-Unis. C’est pourquoi ils ne peuvent comprendre comment tous ces jeunes ont risqué leur vie pour venir ici, si ce n’est que pour fuir la guerre et la faim. Or, disons-nous la vérité, la majeure partie des jeunes qui quittent les Pays de l’Afrique Occidentale, notamment la Guinée et le Sénégal, n’ont fui ni la famine, ni la guerre.  Mais ces derniers, dont la plupart ont échoué dans leur processus de promotion sociale sur place, justifient leur émigration par ces fléaux.  Ces jeunes ont pris le risque de traverser la Méditerranée parce qu’ils étaient convaincus qu’une fois arrivés sur les côtes européennes, ils  auraient atteint leur ultime objectif. Aux yeux de leurs amis et parents, ils apparaissent comme les survivants miraculés, voir les héros courageux qui ont osé affronter une traversée périlleuse où ils ont risqué leur vie. Mais la nouvelle traversée, celle de l’intégration et de la réussite dans le Pays d’accueil, est certes moins dangereuse mais longue et laborieuse. Or, les jeunes âgés de 20 à 30 ans, nouvellement arrivés, contents et rayonnants, sont loin de l’imaginer : ils ne savent pas encore ce qui les attend sur l’autre rive, lorsqu’ils auront quarante ans ou cinquante ans dans ce Pays.  Telle est la situation de cet autre Africain, âgé de près de cinquante ans, que j’ai rencontré à dix-huit heures, après ma promenade, lorsque je rentrais à la maison, assis au pied d’un immeuble habité par  beaucoup de nouveaux couples de classe moyenne. En pensant que j’étais sénégalais, il m’a adressé une salutation en wolof ; comme d’habitude, j’ai répondu en français, pour lui faire comprendre que j’étais guinéen. Lorsque je lui ai demandé s’il était logé là-bas, à la recherche d’un voisin africain, il m’a dit qu’il était venu pour travailler pendant trois heures, car il est chargé du nettoyage de l’immeuble . « C’est difficile, mon frère. Je suis là depuis vingt ans, mais c’est le travail, il faut travailler pour gagner sa vie ». Ce cinquantenaire, qui a déjà remonté le premier versant de la montagne de sa vie, parsemé d’embuches, n’avait plus le même enthousiasme que les jeunes nouvellement arrivés.  Il entame désormais le versant descendant de son chemin, avec moins d’illusions et moins d’élan, dans un discours teinté d’amertume par rapport à sa vie italienne. A quarante ou à cinquante ans il devient beaucoup plus difficile de travailler en faisant de petits boulots: on a moins de force physique et on peut ressentir cela comme une humiliation.  Il attendait son heure de travail à dix-neuf heures, au crépuscule de la journée et peut-être de sa vie, où il n’a pas pu obtenir tout ce dont il rêvait quand il était jeune. Ces réalités des Africains très mal intégrés en France, mais surtout en Italie, font apparaitre les migrants comme les personnages de films tragiques, dont le parcours suscite beaucoup d’illusion et d’espoir, mais les acteurs redeviennent, vers la fin du film, des victimes. Mais malheureusement cette tragédie existentielle n’est jamais montrée aux parents et amis restés en Afrique, auxquels on veut plutôt prouver que ses rêves de réussite se sont réalisés.  C’est pourquoi tous les Africains qui ont eu l’occasion de connaitre ces réalités ont le devoir de ne pas les occulter, pour ne pas continuer à entretenir l’immigration clandestine, source de paupérisation des villages et des familles, et de pertes en vie humaine. De plus, ces images des débarquements des migrants, perçus comme des individus qui fuient la famine,  contribuent à rabaisser les Africains, déjà maltraités par le racisme.Mon propos n'est pas d'occulter le problème africains, mais de partager mes réflexions sur les itinéraires existentiels des migrants, tout en montrant que l'émigration ne représente pas la solution.

dimanche 30 avril 2017

Les causes profondes des émeutes de Boké: l'exploitation minière serait-elle un cadeau empoisonné?



 Cette semaine a été marquée, en Guinée, par les émeutes communautaires et urbaines dans la région de Boké, où les populations se sont soulevées contre les autorités préfectorales et les nouvelles sociétés minières, pour réclamer de l’emploi, de l’eau et de l’électricité.  Les manifestant ont malheureusement saccagé les édifices publics, notamment la mairie de la Commune urbaine de Boké et quelques véhicules ou engins lourds appartenant à certaines entreprises minières. En faisant des barrages, ils ont empêché toutes les activités économiques, y compris le passage du train reliant nuit et jour , depuis un demi siècle, les gisements miniers de Sangaredi au port de Kamsar, sans jamais connaitre d’interruption.  Comment en est-on arrivé là, dans une région si paisible, qui a toujours été à l’abri de grandes émeutes d’ampleur nationale, comme celles de 2007-2008 ? On n’a jamais connu une telle violence, dans cette région cosmopolite, où  les différents groupes ethniques coexistent harmonieusement .  Comme on le soulignait dans un article précédent sur notre  blog (www.guineeclairages.blogspot.com) , il y a trois mois, ce conflit s’enracine dans la régression du secteur minier, ayant des impacts négatifs sur les conditions de travail et de vie des populations. En effet,  on s’attendait à une amélioration des premières politiques minières de la Guinée, qui ont favorisé la création de la Compagnie Bauxite de Guinée et de Fria, dont le cerveau moteur des négociations, le premier Président guinéen Sékou Touré  n’était qu’un autodidacte, ayant fréquenté l’école coloniale seulement pendant six ans. Malgré son combat et ses dénonciations visant à la localisation de la production, c’est-à-dire la réalisation de toutes les étapes de la production sur place, jusqu’à la  transformation de la bauxite en alumine, puis en aluminium, il n’a pas pu atteindre les résultats escomptés. La bauxite de Fria, dont l’entreprises est aujourd’hui fermée, ne sera transformée qu’en alumine et celle de Boké est toujours transporté à l’état brut vers les Pays occidentaux. Or, l’ambition de Sékou Touré, qui avait une véritable vision macroéconomique, était de s’appuyer sur le  secteur minier  comme moteur du développement par effet d’entrainement, qui  favoriserait  l’essor d’autres secteurs de l’économie guinéenne, comme, par exemple, l’agriculture. En fait, cette vision correspondait à la théorie économique du trickle down, en vogue à l’époque, selon laquelle il fallait cibler des secteurs portants de l’économie, qui produiraient des richesses à investir dans d’autres secteurs.  D’ailleurs, des études comme celles de Bonnie Campbell montrent que la Guinée a été perdante sur tous les plans dans les négociations avec ses partenaires dans la mise en valeur de la bauxite (Bonnie Campbell, 1983, Les enjeux de la bauxite en Guinée). Cet échec s’explique par le fait que le jeune Etat guinéen, dont les caisses étaient vides, avait peu de marges de  manœuvre dans un contexte d’isolement international et de solidarité entre les multinationales des différents Pays occidentaux impliqués dans la négociation.
A défaut de la délocalisation, nous avons finalement assisté à la création d’implantations industrielles qui apparaissaient comme des enclaves modernes :  c’était surtout le cas  de Boké,  alors qu’ à Fria  l’entreprise était un peu mieux intégrée dans l’économie locale.    Cependant, ces entreprises, qui n’ont pas pu donner des salaires très élevés à leurs travailleurs, parce que nous étions dans un régime socialiste, leur ont cependant offert  de très bonnes conditions de travail et de vie, avec des garanties d’accès à l’assistance médicale et la distribution de  denrées alimentaires. Le passage d’un régime socialiste à un régime libéral du Général Lansana Conté a favorisé l’augmentation des salaires des travailleurs et de leur pouvoir d’achat. C’est pourquoi, par exemple, à Boké, l’embauche à la CBG   était synonyme d’accès à un emploi stable et de réussite sociale. Depuis la mise en place de la politique de restructuration de la CBG, visant à réduire ses couts de production, à partir des années ’90, les travailleurs miniers deviennent de plus en plus nombreux, mais ils sont embauchés par des entreprises de sous-traitance, qui leur offrent des emplois précaires et de mauvaises conditions de travail. La CBG, qui détenait, jusqu’alors, le monopole de la bauxite en Guinée, justifiait sa politique par le fait qu’elle n’était plus l’entreprise qui vendait la meilleure bauxite du monde. Dans un contexte de mondialisation et de concurrence, elle ne pouvait plus être cette entreprise paternaliste et de providence capable de s’occuper de tout, notamment de la santé des travailleurs.
Avec  l’avènement de la troisième République, dirigée, pour la première fois dans l’histoire de la Guinée,  par un Président intellectuel issu de la diaspora, on s’attendait à une amélioration de la politique minière de la Guinée,  capable de tirer des enseignements du passé  tout en préservant les acquis de la première et de la deuxième république. De plus, son avènement au pouvoir à partir de 2010 coïncide avec la revalorisation des ressources minières, désormais recherchées par les nouveaux Pays émergents, tels que la Chine. Comme ironie du sort, ces nouvelles sociétés minières chinoises se sont installées sans une véritable consultation du peuple à travers ses représentants à l’Assemblé et sans consulter et impliquer les communautés locales. Leur implantation n’a pas été précédée non plus par des études d’impact sérieuses, s’appuyant sur des connaissances socio-anthropologiques , économique, géographiques, permettant de prendre en compte, par exemple, les problèmes fonciers et la paupérisation des populations autochtones, qui se sentent de plus en plus dépossédés de leur terre. De surcroit, la production étant mal intégré dans l’économie locale, elle n’entraine pas le développement.  Ces nouvelles exploitations minières nous offrent un triste spectacle : dès l’entrée de Kolaboui,  on est d’abord frappés par l’importance du trafic des camions qui transportent la bauxite et  qui, pendant leur stationnement, rétrécissent la route. Cette circulation est d’ailleurs en train de contribuer à la dégradation de la seule route bitumée, qui traverse la région de Kamsar  à Sangaredi. De plus, les populations sont de plus en plus exposés à des accidents et  à la respiration de la  poussière, qui peut entrainer des allergies et déclencher  de graves pathologies  broncho-pulmonaires. En me rendant dans mon village natal de Dakonta, situé à 5 km de Kolaboui, j’ai été surpris de découvrir une route non bitumée, de la taille d’une autoroute, à la place d’une plantation d’acajou et des champs. Sur cette route, les camions qui roulent à vive allure soulèvent des poussières qui se déversent sur les habitats et sur les arbres. Une dégradation de l’environnement de cette ampleur, n’épargne ni les populations locales, dont la santé est menacée, ni la production agricole. Il s’agit de routes reliant les mines de chargement de bauxite aux embarcadères d’embarquement, tels que Katougouma et Daplom, où les infrastructures portuaires n’ont pas été construites. Dans ces ports, les entreprises ne font que transporter la bauxite à l’état brut dans des barques qui rejoignent des bateaux   au milieu de la mer : de quoi remuer le premier président Sékou Touré dans sa tombe. Non seulement ces installations minières n’ont pas permis aux populations de bénéficier d’ infrastructures routières et portuaires, dont elles ont besoin pour se développer mais, malgré les illusions, elles n’ont pas non plus contribué à la création de plusieurs emplois. La nature de cette production ne nécessite que l’embauche de chauffeurs et de conducteurs. Les conducteurs de machine, qui gagnent au maximum trois millions par mois, sont soumis à de mauvaises conditions de travail et de vie, qui se traduisent souvent par des licenciements abusifs. Une telle production, qui n’a pas besoin d’emplois qualifiés, ne va pas non plus contribuer à la formation des jeunes, contrairement à Fria et la CBG, qui ont formé des générations d’ouvriers qualifiés et de cadres.
Nous avons également promené notre regard dans le panier de la ménagère de Kolaboui et de Boké, qui souffre de l’augmentation des prix des denrées de première nécessité, liée à l’arrivée de nouveaux travailleurs qui entrainent une croissance de la demande et une pénurie de certaines denrées alimentaires, telles que la viande. Par exemple, le kilo de viande est passé de 20.000 FG à 25.000 FG, voire 28.000FG selon les endroits. Il y a de l’inflation aussi sur le plan foncier, car l’arrivée de nouveaux travailleurs et des commerçants qui s’installent contribue à l’augmentation des prix des terrains : c’est ainsi que les populations autochtones, landouma et soussou, sont de plus en plus tentées de vendre leur terrain. A Boké, les populations que nous avons écoutées dans les gares routières, dans les cafés et autour du thé, dans les grains ou staff, ont l’impression d’être envahis et pillés par les étrangers.  C’est pourquoi les revendications des populations empruntent une coloration communautaire et ethnique, car elles pensent que les natifs de la région ne sont pas suffisamment embauchés au sein de ces entreprises, comme en Haute Guinée et à Siguiri. Ce genre de revendications n’ont jamais existé à Boké en  cinquante  ans d’exploitation minière. Les habitants remettent en cause les recrutements, en expliquant que les emplois sont obtenus à travers la corruption et le népotisme. C’est pourquoi, lors de nos dernières enquêtes à Kolaboui et dans les villages environnants, nous avons enregistré le départ de plus de 500 jeunes par la voie de l’immigration clandestine vers la Lybie et le Niger. En discutant avec les jeunes, nous nous sommes rendus compte qu’ils ne considèrent pas ces nouvelles exploitations minières comme des opportunités pour trouver de l’emploi et réussir en restant en Guinée. D’ailleurs, l’ampleur de la migration dans cette région témoigne du désespoir et du pessimisme de cette jeunesse.
Finalement, si les choses continuent de cette manière, ces implantations minières qui ont suscité beaucoup d’espoirs ne créeront que des problèmes socio-économiques dans cette région. A la fin de cette exploitation, les populations locales risquent de se  retrouver avec un environnement dévasté, une agriculture détruite  des problèmes de délinquance et d’insécurité typiques des zones minières. C’est pourquoi  il est urgent de se saisir de cette opportunité pour trouver une solution durable. Il ne s’agit pas de faire des bricolages, sans se pencher sur les impacts socioéconomiques des installations, en écoutant suffisamment les communautés afin de comprendre les raisons de leurs difficultés et la colère qui en résulte. Il faut également réfléchir à des stratégies socioéconomiques visant à mieux intégrer ces exploitations minières dans l’économie locale, en amenant les entreprises à contribuer au développement des localités.  Nous regrettons vraiment la destruction et les violences causées par ces émeutes : on ne peut pas revendiquer en démolissant nos acquis, tels que la mairie et les routes qui nous appartiennent. La violence n’est jamais une manière acceptable d’exprimer des exigences qui méritent, tout de même, d’être entendues et prises en compte par les autorités compétentes, pour que l’exploitation minière soit source d’un véritable développement local.
Dr Abdoulaye Wotem Somparé
Sociologue du travail et du développement
Spécialiste du secteur minier guinéen